Une histoire de livres, et d’impossibilité de lire

Hilal Sami Hilal, Sherazade, 2015, coll.SESC

en espagnol

Cette exposition en deux lieux (ici, jusqu’au 27 octobre, et à la bibliothèque de l’USP, finie), s’inscrit dans la lignée de celles déjà réalisées par le commissaire, Paulo Pires do Vale, à Paris, deux fois et à Lisbonne (ici c’est avec une co-curatrice, Rosely Nakagawa) :  il s’agit, là et encore, du livre comme objet, d’un regard sur le texte imprimé se préoccupant de son impact visuel et de sa structure plus que de son contenu. On y est accueilli par une sculpture de l’artiste brésilien Hilal Sami Hilal, un livre sans début ni fin, fait de 16 reliures jointes par des pages blanches sinueuses qui serpentent au sol : on pense à/au L/leporello listant les innombrables conquêtes de Don Juan, mais le titre Shéhérazade, évoque une autre histoire sans fin, un autre livre-récit impossible à compléter. Livre aussi infini que les Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau, merveille combinatoire présentée un peu plus loin.

Angela Detanico & Rafael Lain, Ulysses, 2017

Les deux Brésiliens de Paris Detanico et Lain, jouent comme toujours avec les symboles, lettres et chiffres : un homme fait de lettres marche sans fin dans une vidéo d’animation. Le texte qu’il porte en lui, sur lui, qui est sa substance même, sa chair, est celui d’Ulysse de Joyce (plus loin, toujours avec Joyce, une vidéo de Takahiko Iimura montre John Cage lisant Finnegans’Wake en en transformant le texte, le rendant encore plus incompréhensible). Chaque homme est-il un livre, comme à la fin de Fahrenheit 451 ? (un marque-page de Claude Closky porte aussi le feu dans le livre, et Nicolas Giraud multiplie les incendies de bibliothèques). Ou bien, comme le suggère plus loin une statue indo-portugaise du XVIIIe représentant Sainte Anne apprenant à lire à la Vierge (si elle avait été illettrée, elle n’aurait pu engendrer le Verbe), serait-ce une re-visitation du Verbe qui s’est fait chair ?

Lucia Loeb, Guardas, 2018

L’Uruguayen Alejandro Cesarco (depuis peu au Jeu de Paume, pas encore vu) agrémente le bas des murs de notes de bas de page, un jeu à la Genette ; tout comme Fabio Morais collectionnant les seules annotations manuscrites dans des livres dont il efface le texte. Kentridge rend hommage à Méliès, tous deux nous faisant entrer à l’intérieur du livre même, en devenant une de ses figures, un de ses personnages. Lucia Loeb photographie les pages de garde des livres de son grand-père (José Mindlin, le fondateur de la bibliothèque éponyme), ces motifs abstraits que personne ne regarde et auxquels elle donne un sens par son regard; plus loin, elle présente un livre fendu : tout livre est une fente, une ouverture sur le monde. D’autres livres jouent avec l’infini, le dedans et le dehors, l’absence, le vide; et Marcel Broodthaers s’obstine (ici aussi) à écrire sous la pluie : l’impossibilité de l’écrit.

Luise Weiss, Memorias, s.d.

Enfin, pour conclure cette exposition-essai, la pièce de l’artiste brésilienne Luise Weiss semble être un livre géant accroché au mur, avec une couverture immaculée comme du liège sur laquelle s’inscrit le titre en lettres dorées, Memorias; le visiteur, invité à ouvrir cette couverture, à plonger dans le livre, se trouve face à une plaque de métal rongé par la corrosion : souvenirs disparus, mémoires abolies par le temps, la maladie, ou peut-être la répression, la censure. Encore un livre impossible à lire : un point d’orgue désespérant.

Pascal Dethurens, Eloge du Livre, Paris, Hazan, 2018

Après avoir vu cette exposition je lis le livre de Pascal Dethurens, qui vient de paraïtre aux Editions Hazan* : son titre est Eloge du Livre, (en couverture, un détail de Alsace ou Moine lisant, d’Odilon Redon, vers 1914) mais il y est surtout question de lecteurs (1ère partie) et d’écrivains (2ème partie) dans la peinture (avec une centaine de belles reproductions, des fresques de Pompéi à Francis Bacon) et la littérature.  L’auteur explore remarquablement  la figure du lecteur, songeur, sacré, fou (Don Quichotte), savant : que signifie lire ? Quelle énigme et quel bonheur naissent de la lecture ? Que fait un écrivain ? Pour conclure avec le Verbe.  Dans cet éloge de la lecture et de l’écriture, le livre est, pour l’essentiel, non pas un objet autonome comme dans les expositions mentionnées ci-dessus, mais un vecteur, un outil, un moyen.

Vincent van Gogh, Les livres jaunes (romans parisiens), 1887, coll. Robert Holmes à Court, Perth

Seule exception brièvement mentionnée (mais pas de reproduction du tableau dans le livre) : « On ne connaît qu’une seule oeuvre, à bien réfléchir  – mais elle est de taille – à être passée à côté de la figure du lecteur, et c’est celle de Van Gogh, qui, dans son intégralité, a ramené le livre à son statut originel d’objet. Tous les livres qu’il a représentés sont semblables à des chaises en paille et à des paires de souliers terreux; sans lecteurs, ils sont et ne peuvent être que des objets, pesants de solitude, fermés sur eux-mêmes. Raison pour laquelle l’artiste n’a peint que des tableaux de natures mortes aux livres, comme Les livres jaunes (romans parisiens) (1887) : ici, vraiment, le livre ne dé-livre rien, têtu dans son opacité, tendu dans son être-là, compact dans sa lourdeur. » On est donc dans ce livre aux antipodes de la démarche de cette exposition : d’un côté un littéraire attaché aux mots, de l’autre un historien d’art préoccupé par les symboles.

Photos de l’auteur
* reçu en service de presse

 

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