Sommaire juillet-octobre 2018, et livres reçus

en espagnol

22 billets en juillet, août et octobre (septembre fut un mois creux)

2 juillet   : Pieter Hugo, choses vues
28 juillet : L’exil des Batniji (Arles 1)
29 juillet : Deux funérailles (Arles 2) (Le train RFK & Castro)
30 juillet : Distribution des Prix (Arles 3)
30 juillet : Mes Prix Citron (Arles 4)
31 juillet  : Et encore quelques expositions (Arles 5 et fin)
1er août   : Trop ? (Joana Vasconcelos)
2 août      : Gilles Caron, un autre regard
3 août     : Fin de partie à la Maison Rouge
4 août     : L’envers du visible (Gordon Matta-Clark)
5 août     : Un tableau noir couvert de mots (Bouchra Khalili)
16 août    : Michael Biberstein, peintre du nuageux
12 octobre : Un Prix Marcel Duchamp post-colonial
13 octobre : Le visible et le lisible : les détournements de Brodsky
15 octobre : Une Biennale démissionnaire (1) (Sao Paulo)
16 octobre : Une Biennale démissionnaire (2)
20 octobre : Lynchage et crânes (Melvin Edwards et Douglas Gordon)
22 octobre : Une histoire de livres, et d’impossibilité de lire
23 octobre : Des femmes rebelles
24 octobre : Ypiranga, la rivière rouge
30 octobre : Pose et Variations : Rodin, Carpeaux, Dalou, …
31 octobre : Monsieur 5% : art, philanthropie et colonisation (Calouste Gulbenkian)

Quelques livres reçus (hors catalogues d’exposition):

  • Antibody, une monographie de Fabian Knecht, l’artiste qui « détruit pour créer », reprenant certaines des oeuvres que j’avais aimées il y a 3 ans et demi, toujours autour du feu, de la destruction, du dérangement (Kerber, Bielefeld, bilingue allemand-anglais); disponible à la galerie Christophe Gaillard.
  • L’Homme Photographique, de Michel Frizot (chez Hazan, 584 pages), un recueil de ses essais. Frizot est un historien de la photographie avec un regard différent de ses confrères plus « classiques »; à l’opposé de l’approche sentimentale d’un Barthes, il privilégie une dimension objective, en y incluant (ce qui est rare) une forte prise en compte de la technique (le premier essai du recueil, que j’avais lu en version anglaise dans une anthologie de James Elkins, s’intitule justement « Qui a peur des photons ? »). Je n’ai pas encore tout lu, mais il est opportun de retrouver ici des textes rares, éparpillés ici ou là, même si les introductions générale et de chaque section (Le dispositif photographique, L’opérateur et la prise de vue, Regards et regardeurs) auraient gagné, à mes yeux, à présenter sa pensée foisonnante de manière plus synthétique. J’y reviendrai un jour, ici ou ailleurs.
  • Au coeur de la création photographique, de Muriel Berthou Crestey (Ides et Calendes, Lausanne, 212 pages) est un recueil de 24 entretiens avec des photographes. Là non plus, je n’ai pas tout lu, mais d’abord celles des photographes de mon univers de recherche  (Patrick Bailly-Maître-Grand -trop courte-, Thibault Brunet, Joan Fontcuberta, Eric Rondepierre, Patrick Tosani) ou des amis (Susanna Pozzoli). Muriel Berthou Crestey a un vrai talent d’intervieweuse, et ces entretiens révèlent en effet les mécanismes de création, les stratégies de réalisation et de diffusion, le vocabulaire plastique et le dispositif photographique. Pour moi, qui suis un piètre intervieweur, c’est une ouverture passionnante.
  • Les Bibles de l’Antiquité à la Renaissance (Imprimerie Nationale / Actes Sud, 412 pages), un travail dirigé par Ambrogio Piazzoni et Francesca Manzari, est un superbe ouvrage présentant, à partir du fonds de la Bibliothèque apostolique vaticane, toutes les Bibles anciennes, depuis le texte grec du payrus Hanna jusqu’au psautier d’Alphonse V d’Aragon le Magnanime, qu’elles soient en grec, en latin, en copte, en arabe, en syriaque, en arménien, en géorgien ou en langues modernes; chaque bible est analysée, avec de superbes illustrations. La troisième partie présente les usages liturgiques des Bibles, leur étude, les « Bibles de poche » au 12/13e siècles, et leurs mécanismes de diffusion, du manuscrit au livre imprimé, pour conclure avec Gutenberg. Un domaine dont je ne suis nullement expert, mais un livre fascinant.

 

Monsieur 5% : art, philanthropie et colonisation

Statue de Calouste Gulbenkian devant la Fondation à Lisbonne

en espagnol

La Fondation Gulbenkian présente (jusqu’au 28 janvier) une exposition fort bien documentée sur ses activités en Irak entre 1957 et 1973. Fort bien documentée, mais avec des pudeurs de gazelle pour ce qui touche à la géopolitique. Plutôt que de rendre compte des détails de cette exposition, des plans architecturaux de stade, maison des arts (dont le Général Kassem posera la première pierre) et autres bâtiments construits ou financés par la Fondation Gulbenkian en Irak, ni des intéressants artistes irakiens exposés là (dont le survivant Hashim Samarchi, qui fut condisciple de Fernando Calhau à Lisbonne en 1968), j’ai préféré donc en faire une lecture politique. L’immense fortune de Calouste Gulbenkian (1869-1955) provenait de son rôle dans l’appropriation des richesses pétrolières du Moyen-Orient au profit d’un cartel de compagnies occidentales : il obtint une part de 5% de tous les champs de pétrole irakien (d’où son surnom de « Monsieur 5% »), ce qui lui assura une fortune colossale. Si on met en avant aujourd’hui son rôle de collectionneur et de philanthrope, il ne faut pas oublier l’origine de sa fortune, la captation de richesses « indigènes » au profit de l’Occident. Il se fixa au Portugal en 1942 et y créa sa fondation pour héberger son immense (et hétéroclite) collection. Calouste Gulbenkian n’a jamais mis les pieds en Irak.

La ligne rouge : création du cartel pétrolier

Dans les années 1950, cependant qu’en Iran Mossadegh nationalise le pétrole (et se fait donc renverser par les Occidentaux), le Royaume d’Irak fait pression sur les pétroliers et obtient que lui soient reversés 50% des bénéfices de l’Irak Petroleum Company (IPC), mais celle-ci (détenue par Shell, BP, Mobil, Esso, la CFP -Total, et Gulbenkian) reste entièrement libre de son exploitation, qui reste de modèle colonial. Le ressentiment monte chez les nationalistes irakiens, et les Occidentaux pensent ainsi l’apaiser. Après la mort de son oncle, Roberto Gulbenkian mentionne dans une lettre de 1957 (citée dans l’expo) qu’il serait bon que la Fondation (qui a hérité des 5%) aide l’Irak , cependant que AP Hacobian, avocat de Gulbenkian, écrit que certes la fortune de Gulbenkian vient d’Irak, mais que Gulbenkian a été « le pionnier qui a mis sur pied la machinerie de production du pétrole irakien ». Un argument assez connu.

Stade Al Shaab, Bagdad, 1966

Le roi, très pro-occidental, est renversé et tué en 1958, et le Général Kassem, nouveau chef d’état, fait pression sur l’IPC pour qu’elle investisse et produise davantage, et qu’elle emploie plus d’Irakiens. Il nationalise 75% des concessions, toutes celles qui sont inexploitées ou mal exploitées. Sentant passer le boulet, la Fondation décide de mener tout un programme de « bonnes actions » et engage de nombreux projets : cette exposition les décrit avec force détails, et en liste longuement les mérites.

Stade Al Shaab, Bagdad, 1966

Mais en 1972/73, le gouvernement irakien nationalise tout le pétrole, à l’époque du premier choc pétrolier (après l’Algérie et la Lybie en 1970/71). La Fondation perd ses cinq pourcent. Son Président tente de convaincre le gouvernement irakien par une lettre pathétique (affichée dans l’expo) que la Fondation n’est pas un instrument du gouvernement portugais, qu’elle n’approuve pas la politique coloniale du gouvernement Salazar/ Caetano, et que ce gouvernement n’est pas pro-sioniste (ce dernier point est d’ailleurs à peu près vrai). Il ne comprend visiblement pas que ces arguments ne sont que des prétextes et qu’il s’agit, d’abord et avant tout, de décoloniser le pétrole. Le sens de l’histoire. La Fondation, n’ayant plus d’intérêts dans le pays, ne voit plus le besoin de dépenser son argent dans des actions philanthropiques en Irak, elle se retire.

Stade Al Shaab, Bagdad, 1966

La leçon historique qu’on peut en tirer (mais il faut lire entre les lignes de l’exposition et du catalogue pour cela) : un pouvoir colonial, qu’il soit économique ou politique, peut tenter de masquer son exploitation coloniale des ressources par toutes sortes d’actions philanthropiques, culturelles, éducatives, etc. pour améliorer son image et, peut-être (mais j’en doute), apaiser son sentiment de culpabilité et se croire en paix avec sa conscience. Mais ce comportement de dame patronesse consistant à prodiguer ces « bienfaits de la colonisation » n’est d’aucune utilité face à un pays qui veut affirmer sa liberté et son indépendance.

Photos 1, 3 et 4 courtesy Fondation Gulbenkian