Joan Miro le destructeur

Joan Miro, Peinture-poème, 1925, huile sur toile, 97x130cm, Metropolitan Museum of Art (donation Pierre Matisse)

Si vous voulez garder de Joan Miro l’image d’un peintre gentil, onirique, un peu enfantin, enchanteur, rempli d’allégresse, peut-être ne devriez-vous pas aller à l’exposition au Grand Palais (jusqu’au 4 février). Ou alors allez-y avec des oeillères, des préjugés, pour ne pas voir l’autre côté de Miro. Je ne connais pas assez bien sa vie et son travail pour trancher, dire qui est le « vrai » Miro, résoudre cette tension entre destruction et création, mais la lecture du remarquable livre de Rémi Labrusse, Miro : Un feu dans les ruines, récemment réédité chez Hazan, devrait vous aider à mieux comprendre ce peintre, en parallèle à cette exposition. On y découvre le côté destructeur de Miro (« Je veux détruire, détruire tout ce qui existe en peinture », p.233; « Je veux assassiner la peinture », p.226; « Il faut taper dur. La violence libère », p.243).

Joan Miro, Bleu I, II & III, huile sur toile, ch. 268/270×349/355cm, Centre Pompidou. Au centre Joan Miro, Oiseau Lumière, 1966, bronze, coll. part. Vue d’exposition

Cette révolte contre l’image, cette quête constante pour libérer le regard, cette démarche inquiétante et tourmentée, cette logique de la ruine et de l’agression apparaissent au fil des salles de cette exposition.  Aller au bout de la peinture, ce peut être la dépouiller, l’épurer jusqu’à en faire une peinture-poème (en haut), qu’il qualifie de « Photo » et où la dimension onirique (« ceci est la couleur de mes rêves ») se dissout dans le désert de la toile (en haut). C’est aussi, après avoir affirmé « J’éprouve un mépris profond pour la peinture, seul l’esprit pur m’intéresse », peindre ces trois grandes toiles bleues, fruit d’une longue méditation, puis exécutées d’un trait de pinceau rapide (« Il m’a fallu un énorme effort, une très grande tension intérieure pour arriver au dépouillement voulu »). Ces trois toiles, magnifiquement présentées ici, sont une synthèse, un aboutissement de toutes ses recherches. (Suis-je le seul à penser que cette salle des Bleus serait plus forte sans le bronze au centre ?)

Joan Miro, L’espoir du condamné à mort I et II, 1974, acrylique sur toile, 267x351cm, Fundacio Joan Miro, vue d’exposition

De même les trois toiles inspirées par l’exécution par strangulation au garrot de l’anarchiste catalan Salvador Puig i Antich en 1974 ne sont rien : un fond blanchâtre, quelques coulées plus sombres, un trait noir ouvert, une tache rouge, ou bleue, ou jaune. Face à l’horreur, non point un cri violent, mais une méditation silencieuse, triste, désabusée et révoltée, non point une peinture-image, mais une peinture-vide, une peinture-idée.

Joan Miro, Toile brûlée II, 4-31 décembre 1973, acrylique sur toile, 130x195cm, Fundacio Joan Miro (prêt d’une coll. partic.)

Ultime révolte de l’artiste contre la peinture, ses toiles brûlées de la fin de sa vie : la toile même est lacérée et brûlée, le chassis en croix est mis à nu, la peinture lutte contre le feu. Le noir est-il pigment ou suie ?  Le trou est-il blessure ou ouverture ? Destruction ou création ?

Photos de l’auteur.
Remerciements aux éditions Hazan pour le livre en service de presse.
Toutes oeuvres (c) Succession Miro / ADAGP

 

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