Ne pas croire en la photographie (Raphaël Dallaporta à la Grotte Chauvet)

Raphaël Dallaporta, Chauvet-Pont d’Arc : l’inappropriable, 2015

Bien sûr, il aurait pu faire un joli documentaire sur la grotte Chauvet, avec de belles images en couleur montrant bisons, lions et chevaux dessinés sur les parois, avec de superbes effets de lumière et d’obscurité, de brillance des stalagtites et de matité des parois, de planité des polis d’ours et de faux-reliefs des gours. Bien sûr, ses photographies auraient pu être aussi réalistes et représentatives que possible, nous offrant une sorte de fac-similé (comme la copie voisine), et nous aurions feuilleté en nous émerveillant le coffee-table book qui en serait résulté (ou nous serions pâmés devant de grandes images-tableaux aux murs d’une galerie haut-de-gamme) , et nous nous serions exclamés, comme devant cette installation de visite virtuelle :  » Ah, on a le sentiment d’y être pour de vrai ! La photographie nous sert de substitut d’expérience, puisqu’il nous est impossible de visiter la grotte ».

Raphaël Dallaporta, Chauvet-Pont d’Arc : l’inappropriable, 2015

Mais Raphaël Dallaporta fait partie de ceux, rares, qui ne croient pas en la photographie comme on croit en Dieu, mais qui la questionnent, la dissèquent, la démontent, et nous offrent, non point une « belle image », comme tant d’autres, mais une belle interrogation, complexe et essentielle, et, pour cela-même, belle. Et d’abord questionner ce qu’est une photographie : projection sur une surface bidimensionnelle d’une réalité tridimensionnelle par le biais d’une optique forcément réductrice. Que faire alors, sachant de plus que le visiteur, et donc son oeil, et donc l’objectif, ne peuvent être que dans des endroits précis sur des cheminements balisés par des passerelles au sol, limitant donc drastiquement les points de vue possibles ? Comment sortir de cette contrainte visuelle, à laquelle tout un chacun (ou presque) ne redit plus rien ?

Raphaël Dallaporta, Chauvet-Pont d’Arc : l’inappropriable, 2015

Le protocole qu’a suivi Dallaporta tente de contourner cette contrainte par un biais qui évoque pour moi la question essentielle de la cartographie (quel est le meilleur procédé pour projeter une sphère, la terre, sur un plan, la mappemonde ?) Réalisant avec un appareil robot des vues à 360° tout au long du parcours, Dallaporta (inspiré par les recherches de Richard Buckminster Fuller sur le cuboactèdre) les projette sur un polyèdre, puis il déplie ce polyèdre face par face sur un plan. En résultent des images comme celles montrées ici, qui sont un peu ce qu’est un patron à une robe, une mise à plat respectant les volumes, mais où, de ce fait, apparaissent ici et là des vides noirs triangulaires, des absences d’image dans les dépliés. Parmi les polyèdres au nom barbare qu’il a utilisés pour ces projections (tétrakihexaèdre, par exemple), on notera que l’un d’eux vient tout droit de la Mélancolie de Dürer et un autre évoque une certaine obsession d’un autre artiste contemporain français ; on peut aussi aller voir du côté du Libellus de quinque corporibus regularibus de Piero dela Francesca vieillissant.

Raphaël Dallaporta, Chauvet-Pont d’Arc : l’inappropriable, 2015

Et donc ces images complexes sont ici exposées aux murs ou projetées sur un écran dans une vidéo immersive ornée d’une musique sourde. Elles sont en noir et blanc, ce qui semble les abstractiser, les éloigner un peu du réel, mais paradoxalement peut-être, leur confère une vérité plus solide, plus expérimentable. Nous y voyons stalagtites et cavités, roches arrondies et arêtes abruptes, nous sommes dans une cathédrale souterraine ou dans un boyau sous endoscopie, la roche douce et caressante, lisse ou fendillée, semble une muqueuse, nos sens sont aiguisés, nos perceptions intensifiées, l’étrangeté de ce parcours nous trouble, nous émeut, nous perturbe même (dans le catalogue, Rémi Labrusse va jusqu’à évoquer une expérience sexuelle, une pénétration). Cette sensualité inquiétante, cette organicité inaccessible (Dallaporta a titré son projet « L’inappropriable »), nous font perdre contact avec le réel.

Raphaël Dallaporta, Chauvet-Pont d’Arc : l’inappropriable, 2015

Du coup, on pourrait ne pas même voir les peintures rupestres, les dessins épousant les courbes de la paroi, les superpositions enchevêtrées de traits, les empreintes de mains. Seuls les éléments rivetés de la passerelle, quand ils sont visibles, nous donnent une idée d’échelle. Parfois des éclats blancs surgissent, pointes de stalagmites sur lesquels se reflète la lumière; beucoup d’entre eux sont d’ailleurs plus récents que les peintures.  Bien sûr, il faut aussi s’intéresser à ces peintures, à ce que nous tentons de comprendre sur les hommes préhistoriques à travers ces oeuvres et aux rôles qu’elles jouaient peut-être (lire dans le catalogue le texte de Jean Clottes). Mais ce que Dallaporta, à son habitude (voir ses séries Esclavage domestique ou Fragile, par exemple) nous offre ici, c’est une autre possibilité de lecture, une autre expérience sensible.

Raphaël Dallaporta, Chauvet-Pont d’Arc : l’inappropriable, 2015

Très beau catalogue, très précieux, en deux volumes reliés à la japonaise, l’un de textes (outre les deux mentionnés ci-dessus, voir aussi l’essai de Jean-Paul Curnier) et l’autre d’images. C’est au 104 jusqu’au 6 janvier. Et, au fil des lectures, on découvre aussi ce feuilleton sur la découverte de la grotte. Enfin, sur la préhistoire, j’ai apprécié ce beau livre du romancier Michel Jullien, Les Combarelles, très sensible et lui aussi offrant un regard différent.

Toutes photos (c) Raphaël Dalaporta, Editions Xavier Barral, 2016

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