Bruegel au-delà du visible

Reindert Flakenburg & Michel Weemans, Bruegel, Hazan, 2018

en espagnol

On a de Pieter Bruegel*, d’ordinaire, la vision d’un peintre ayant inventé le paysage moderne, mais aussi d’un conteur ironique des scénettes paysannes : un pinceau virtuose montrant la beauté du monde avec une abondance de détails. L’intérêt de ce livre sur Bruegel paru il y a quelques mois chez Hazan sous la plume de deux historiens d’art, Reindert Falkenburg et Michel Weemans, est, non de nous montrer, mais de nous amener à voir un Bruegel différent. Ce livre, maginifiquement illustré, avec de nombreuses planches montrant des détails de tel ou tel tableau, n’est pas une monographie classique, mais c’est un argument à deux voix. Les deux auteurs montrent comment Bruegel use de procédés visuels, détails cachés, images pièges, entrelacement, saturation, pour amener le regardeur à s’interroger sur ce qu’il voit, à dépasser l’anecdote visuelle pour accéder à un « oeil intérieur », spirituel, qui peut s’interpréter comme une leçon de morale ou de spiritualité, ou simplement comme un soupir mélancolique ou désabusé.  Il est rare qu’un texte sur une oeuvre d’art aiguise ainsi le regard, stimule l’imagination et la curiosité, et, tout en ne prétendant pas avoir résolu l’énigme, vous en rende conscient. Ce sont des textes à savourer, dans un incessant aller-retour avec l’image.

Pieter Bruegel, Les Chasseurs dans la neige, 1565, huile sur bois, 117x162cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum

L’analyse de tableaux comme Paysage d’hiver (l’Adoration des Mages), Le Portement de Croix, ou la série des Saisons par Falkenburg est en tout point remarquable. J’en donnerai un simple exemple.  Dans Les Chasseurs dans la neige (la saison hivernale), on note toutes sortes de curieux détails, le feu devant l’auberge, l’homme qui trébuche sur un seau, le renard comme seul gibier, les chasseurs et leurs chiens abattus, les traces de lapins, le feu de cheminée au loin : simples anecdotes, mais toutes sont des signes d’échec, d’aveuglement, de manque d’attention. Et la clef (une des clefs) est l’enseigne brinquebalante de l’auberge, qu’il faut regarder attentivement pour y discerner le miracle de Saint Hubert, et donc un crucifix entre les bois du cerf : dans ce tableau, tous sont aveugles à la présence du Christ . Cette incapacité de voir est à la fois le sens (un sens) du tableau, et un défi au regardeur.

Pieter Bruegel, Les Apiculteurs, plume et encre brune, 1568, 203×30.9cm, Berlin, Kupferstichkabinett

Le texte de Weemans, tout aussi riche en analyse de tableaux, s’attache à démonter l’image-piège dans le tableau, que ce soit un visage caché apparaissant dans des rochers (Portement de Croix), dans un jeu de bérets au sol (Les Jeux d’enfants), ou dans l’image de trois canards (Les Apiculteurs, son dernier dessin, mystérieux à souhait). L’analyse de Dulle Griet (Margot l’enragée) laisse un peu sur sa faim, tant le tableau, foisonnant et complexe, se prêterait à bien plus d’exégèses, mais celle du Triomphe de la Mort est très riche. J’ai appris au passage le mot « rhyparographique » à propos (dans Les Jeux d’enfants) d’une fillette jouant avec une bouse de vache. Enfin, comme cet auteur insiste sur l’image double, l’image piège, il nous offre aussi une anthologie des pièges (à oiseaux) chez Bruegel.

Pieter Bruegel, Le Triomphe de la Mort, huile sur bois, 117x162cm, Madrid, Musée du Prado

L’opposition entre Bruegel, peintre vernaculaire et satirique, et ses contemporains inspirés par Rome (sujets élevés et modèles antiques) est mise en lumière (de son séjour en Italie en 1552-54, Bruegel  ne rapporta que des paysages), tout comme sa filiation avec Bosch, Patinir et met de Bles, mais ce sont là travaux  plus classiques d’historiens. A noter l’exposition à Vienne, qui vient de fermer.

Livre reçu en service de presse.
* graphie adoptée par les auteurs, plutôt que Brueghel.

 

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L’art brut (pas que Dubuffet)

L’art brut, sous la dir. de Martine Lusardy, Citadelles Mazenod, 2018

en espagnol

C’est un livre superbement illustré que celui sur l’Art Brut paru récemment dans la collection « L’art et les grandes civilisations » chez Citadelles Mazenod : 608 pages, 650 illustrations en couleurs d’excellente qualité. Mais c’est hélas là sa principale qualité. En effet, pour ce qui est de la majorité des textes, de la préface de Michel Thévoz à la conclusion de Claire Margat, la clef se trouve (malheureusement) page 205 : copyright Dubuffet, lequel a interdit l’utilisation du terme « art brut » tant à Roger Cardinal (qui devra titrer son livre, par ailleurs très dubuffetien, Outsider Art) qu’à Harald Szeemann pour la documenta 5. L’essai de Thomas Röske (directeur de la collection Prinzhorn) analyse bien ces deux « excroissances ». Le résultat de cette mainmise dubuffetienne sur le discours sur l’art brut est que la plupart des auteurs dévots ne parlent ici que de définitions, de frontières, d’inclusions et d’exclusions, tout comme leur maître à penser (mais c’est peut-être un passage obligé), et, franchement, cette taxonomie n’est pas très intéressante : art des fous, art des médiums, art des marginaux obsessionnels, neuve invention, etc. Et, comme c’est bien compliqué de délimiter, on ratisse large, tous azimuts, et on retrouve au fil des pages, le Douanier Rousseau, Marcel Duchamp, les surréalistes, Unica Zürn, Hervé di Rosa, et autres surprises (et aussi Edvard Munch, qui, certes, fit en 1896/97 le portrait xylogravé de Marcel Réja (Paul Meunier), alors âgé de 23/24 ans et pas encore médecin, mais ne fut pas son patient, contrairement à ce qu’écrit Marc Décimo page 36, mais, onze ans plus tard, celui du Dr. Jacobson, à Copenhague).

Judith Scott

Ce qui est donc intéressant dans ce livre, ce sont les essais qui font exploser ces limites, comme ceux de Martine Lusardy (également coordinatrice du livre) sur les Etats-Unis et les liens avec le Folk Art, et de Randall Morris sur le terrain non-européocentrique et les rapports avec la créolisation, les croyances indigènes (et, d’une certaine manière, le regard colonial), et aussi ceux qui analysent d’un point de vue psychiatrique (Jean-Pierre Klein, adepte de l’art-thérapie) ou purement esthétique (Maria Azzola qui décrypte les formes et le langage). Manque, me semble-t-il, dans ces essais un questionnement politico-esthétique de l’authenticité : l’art brut nous plairait parce qu’il serait authentique, vrai, hors des cadres pré-établis de la culture établie (où est l’art contemporain), alors que cette supposée authenticité originelle ne résiste, ni aux mécanismes du marché et des collections (au passage, le regret que soit à peine mentionnée la collection Oliva, dont les deux collectionneurs, p.229, sont associés non point pour « augmenter leur budget » mais simplement parce qu’ils sont en couple depuis près de 50 ans), ni au phénomène du « découvreur ». Il est dommage que la critique de Bourdieu dans Les Règles de l’Art soit rapidement évacuée (p.28) alors qu’il pose pertinemment la question du rapport de force entre l’artiste brut « inculte » selon Dubuffet, et son « découvreur », psychiatre ou amateur, qui lui, par contre, possède et la culture et les codes, et, souvent, est le marionnettiste tirant les ficelles (ainsi Roman Buxbaum pour Miroslav Tichy, par exemple). Mais ce sujet-là, peut-être parce qu’il viendrait trop chatouiller Dubuffet, n’est guère abordé.

Eugen von Bruenchenhein

Pour ma part, je suis arrivé (lentement) à la conclusion que je ne suis pas un fanatique d’art brut, ou, pour le dire autrement, je trouve que des oeuvres qui témoignent seulement de la condition de leur auteur sans présenter d’originalité plastique majeure n’ont d’intérêt que comme curiosités ou comme sujets d’analyse psychiatrique. Je ne le disais pas alors, mais c’est le cas à mes yeux des objets de Judith Scott (plus haut) ou du plancher de Jeannot. Je suis beaucoup plus enthousiaste pour les artistes bruts qui, non contents d’être en marge psychologiquement et socialement, le sont esthétiquement et inventent donc de nouvelles formes d’art, de nouvelles pratiques ou de nouveaux regards : bien évidemment les photographies de Miroslav Tichy (lequel Tichy, au parcours trop complexe sans doute, n’apparaît pas dans ce livre), les panoramas d’Albert Moser, ou, tout récemment, les collages de  Lindsay Caldicott. mais aussi la capacité narrative de Henry Darger. Entre ces deux pôles, ceux qui sont de grands obsessionnels (en particulier, mais pas uniquement, érotiques) et qui déclinent méticuleusement leur passion, me fascinent : je citerai Eugene von Bruenchenhein (ci-dessus) ou Morton Bartlett et, découvert tout récemment, le Henry de Mariken Wessels, qu’il soit véridique ou inventé. Ceci dit, c’est une excellente chose que ce livre existe, que l’art brut soit chez Mazenod (après avoir fait la couv’ d’ArtPress !), et que notre regard sur l’art soit ainsi mis en question.

Lire la recension de Philippe Dagen.

Livre reçu en service de presse.