Lusofolies

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Danielo Gonçalves, #298, 2018, Artpen sur papier, 100x70cm

en espagnol

Sans doute que je rabâche, mais il me semble que je ressors de chaque exposition d’art brut en me disant que, si certaines oeuvres sont la preuve d’un remarquable talent artistique, d’autres ne sont là que du fait de la personnalité atypique de leur auteur, n’ont d’intérêt qu’à titre clinique ou de curiosité, et n’attireraient guère l’intérêt si leur auteur n’était pas classé comme marginal, outsider ou schizophrène. C’est donc une fois de plus le cas lors de l’exposition Lusofolia qui présente à la Fondation Arpad Szenes Vieira da Silva (jusqu’au 12 mai) quelques oeuvres de la collection Treger – Saint Sylvestre (qui est conservée au centre d’art Oliva, près de Porto), toutes créées par des Lusophones du Portugal, du Brésil (et un ou des Angolais anonymes : art brut et colonisation ?). Excepté des poupées naïves (Ti Guilhermina), des azulejos (Ana Carrondo), et une huile sur toile (Rui Lourenço), ce sont tous des travaux sur papier, dessins, aquarelles ou gouaches. Je me contenterai donc d’explorer ici trois thèmes qui m’ont paru émerger parmi les plus intéressants chez les 18 artistes de cette exposition.

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Raimundo Camilo, ST, SD, recto-verso, feutre et stylobille sur papier, 10.1×20.4cm

D’abord, l’obsession géométrique, celle qui consiste à couvrir tout l’espace de la feuille, de manière ordonnée, rigoureuse : l’ennemi, c’est le vide. C’est une manière assez fréquente de travailler dans l’art brut, une forme de relation au monde sans doute liée à certaines pathologies, et cela donne des constructions assez remarquables comme celle-ci (en haut) du Portugais Daniel Gonçalves (1977) (et aussi) qui semble vouloir oublier dans cette poésie graphique bien ordonnée le chaos de sa propre vie. Le Brésilien José Teofilo Resende (né en 1919) projette dans des dessins architecturaux une approche assez similaire. D’autres jouent avec des petits formats qu’ils couvrent aussi de traits, comme les « billets de banque » du Brésilien Raimundo Camilo (1935-2015), qu’il donnait à ses infirmiers et aux autres internés, non comme des oeuvres d’art, mais comme des gages d’appréciation (ci-dessus). A noter aussi les dessins au stylobille du plus connu des artistes ici présentés, le Portugais Jaime Fernandes (1900-1969), au point qu’il est le seul artiste cité dans l’essai du catalogue.

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Marilena Pelosi, ST, 2005, crayons noir et couleur et feutre sur papier, 40×28.2cm

Autre obsession, la sensualité et la sexualité, là encore un thème fréquent. L’artiste la plus remarquable ici est la Brésilienne Marilena Pelosi (1957), établie en France (et représentée par Christian Berst), qui vient du vaudou et se relie au spiritisme : il y a dans ses compositions une exubérance païenne et colorée, et un érotisme précieux et violent. On  y voit des transes, des diableries, des tortures, mais aussi des liens, des flux de fluide entre personnages, des symboles de fertilité et de fécondation. Dessinant dans une sorte de transe extatique, elle compose hors de tout cadre esthétique prédéfini, laissant libre cours à ses fantasmes et à ses impulsions.

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Carlos Victor Martins (C.V.M.), ST, SD, crayon sur papier, 29.5×41.5cm

Enfin, plusieurs de ces artistes dessinent des foules, d’innombrables petits personnages s’agitant en tous sens, des véhicules, des engins sophistiqués et improbables, occupant toute la page. C’est le cas des Portugais Serafim (1983) et C.V.M. (Carlos Victor Martins (1972), le premier Asperger et le second schizophrène. Ces dessins ont une qualité vibratoire étonnante, et ce sont peut-être ceux où c’est la forme, plus que le sujet, qui pointe vers la marginalité de leurs auteurs.

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Maria Helena Vieira da Silva, Ville forte, 1960, huile sur toile, 162 x 146 cm, FASVS

L’autre exposition de la Fondation (jusqu’au 23 juin) est une sélection par l’artiste (homme) Pedro Cabrita Reis de soixante artistes femmes portugaises (une oeuvre chacune), sans autre argument, sans thématique, sans discours, sans critères, sinon leur genre. Ce n’est donc pas vraiment une exposition, juste une compilation, avec de grandes artistes historiques (Ana Hatherly, Helena Almeda, Ana Vieira, Josefa de Obidos (1630-1684), Lourdes Castro, Maria Helena Vieira da Silva – honneur à elle !),  d’autres contemporaines importantes (Ana Perez-Quiroga, Ana Vidigal, Fernanda Fragateiro, Filipa César, Leonor Antunes, Salette Tavares, Paula Rego, Susanne Themlitz) et bien sûr, à l’entrée, l’inévitable, l’incontournable Joana Vasconcelos. Mais dans ce listing, l’artiste commissaire de 63 ans a sélectionné très peu de jeunes artistes, trois seulement nées après 1980, Raquel Feliciano, Salomé Lamas et Sara Bichao : un peu court, me semble-t-il (j’aurais pu lui faire quelques suggestions complémentaires). C’est ce qu’on appelait, dans les milieux aristos du Sud-Ouest « une grande lessive »: de temps en temps, remplir ses obligations (inviter une fois par an tous les obligés au château) en sachant par avance qu’on allait s’ennuyer beaucoup. Bon, c’est fait, passons aux choses sérieuses maintenant …

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