Jean-Jacques Lequeu, Prince de l’échec

Jean-Jacques Lequeu, Frontispice de la Nouvelle Méthode appliquée aux principes élémentaires du dessin, 1792, 28.6x23cm, BnF

Un peu tard pour écrire sur l’exposition des dessins de Jean-Jacques Lequeu au Petit Palais (close le 31 mars), mais son travail est si fascinant que je ne peux me résoudre à ne pas écrire un peu sur lui. Il y a là trois familles de dessins : d’architectures, de sexes, et des autoportraits. Tous sont faits avec la même maîtrise technique, la même minutie, le même souci obsessionnel des détails. Et tous ménent à une impasse.

Jean-Jacques Lequeu, Temple de la devination, qui forme le fond septentrional de l’Elysée, 51.7×36.4cm, Architecture civile, pl.63, BnF

L’architecture d’abord : Lequeu, simple dessinateur, n’eut jamais de commission d’architecte et ne construisit jamais rien (sinon quelques éléments décoratifs d’un hôtel particulier). Malgré le brassage social de la Révolution et de l’Empire, il ne put jamais s’élever au-dessus de sa condition de dessinateur, faute d’entregent et d’ambition, sans doute. Aussi ses architectures sont toutes ou presque des fictions, des fantaisies, des chimères, inspirées de l’Antiquité, grecque, égyptienne et parfois biblique, dans lesquelles on peut aussi déceler des influences maçonniques. Lequeu est un constructeur stérile, onaniste, obsessionnel, qui ne cesse de produire (du papier) et ne crée rien. Chacun reconnaît son habileté, sa méthode, il rédige des manuels sur l’ombre et le volume, mais son agitation perfectionniste ne porte de fruits qu’en rêve.

Jean-Jacques Lequeu, Âge pour concevoir, 17 x15.6cm, BnF

Ses dessins de sexe sont tout aussi peu érotiques que ses architectures sont stériles, ils ne génèrent aucune passion, ne stimulent aucune libido; pas un poil ne manque, mais nous ne sommes que devant un dessin anatomique hyper-précis, pas devant un objet de désir. De plus, dans ses descriptions net légendes, il est obsédé par la conception, par la virginité. Ses pénis sont des ornements de pierre, ou bien des organes rarement triomphants et plus souvent maladifs ou déformés; il montre aussi un intérêt certain pour l’ambiguïté, l’hermaphrodisme, la transgression. On sait (d’après l’inventaire de ses biens après décès) qu’il se vêtait en femme (dans son armoire, dix robes, vingt-sept jupons et un déshabillé en soie), mais son autoportrait en travesti n’était pas dans l’exposition.

Jean-Jacques Lequeu, Et nous aussi nous serons mères; car …!,  An II(1793/94), 50×36.4cm, BnF

Quand ses dessins s’éloignent de l’obsession anatomique pour montrer un peu d’action, elle est bien pauvre : la nonne qui dénude son sein (en l’an II, après la suppression des ordres monastiques) ne proclame que son désir de maternité, même si sa guimpe soulevée devient phallus dans sa main. Mais il ne montre pratiquement pas de scènes d’interaction entre les sexes : seul un détail de La Guinguette, un couple faisant l’amour dans le hamac, mais pratiquement pas de scènes de séduction, de libertinage, de couple amoureux. Son répertoire est plutôt la sexualité solitaire et autocentrée, comme la Bacchante s’autosodomisant avec une flûte aulos.

Jean-Jacques Lequeu, Il tire la langue, 34.5×23.4cm, BnF

Quant à ses (auto)portraits, ils composent un exercice psychotique grotesque du plus bel effet : grimaçant, bâillant, criant, les traits déformés, les mimiques exagérées, Lequeu a une étrange vision de lui-même. On ne peut que penser à son aîné Messerschmidt, lui aussi maître de l’expression, lui aussi en marge. Encore est-ce dans ses portraits qu’il ya le plus de vie, le plus d’expression, à la différence de ses architectures plus ou moins érotiques (ci-dessous une synagogue phallique) et de ses sexes minéraux.

Jean-Jacques Lequeu, La Petite Synagogue, 51.6×35.4cm, Architecture civile pl.52, BnF

Mais Lequeu l’architecte de papier, Lequeu l’érotomane stérile, Lequeu le quasi-psychotique, Lequeu prince de l’échec, a réussi une grande chose dans sa terne vie : il a légué ses dessins à la BnF. Il y a une dimension tragique dans cet exploit, une tristesse infinie dans le fait de (si bien) dessiner toute sa vie, mais de tout remettre à une incertaine prospérité future. Quand, comment a-t-il finalement accepté qu’il ne serait rien dans son temps, et qu’il ne pouvait hypothétiquement compter que sur l’éventuelle appréciation des générations futures ? Plus proche du divin Marquis que des surréalistes (quoi qu’en dise l’historien d’art qui voit aussi dans ses dessins la patte clandestine de Duchamp), Lequeu reste une énigme, et toute notre fascination vient de cet écart entre vie et oeuvre, entre stérilité et création.

Très bon catalogue, lire aussi le livre, surtout axé sur l’architecture, d’Elisa Boeri (et éventuellement, celui de Philippe Duboy, mentionné ci-dessus, fort bien illustré en anglais).

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