Magritte, la ligne de vie

Magritte, Life Line, Skira, 2018

Il y a tant de banalités sur Magritte, tant de niaiseries pour adolescentes rêveuses, tant de poncifs, qu’on ne peut que se réjouir de la récente parution de ce livre (en anglais et en italien) [et aussi en français, me signale-t-on, mais j’avais reçu la version anglaise] chez Skira; c’est le catalogue d’une exposition à Lugano et à Helsinki. Sous-titré La ligne de vie, il a comme pivot une conférence (reproduite dans le catalogue) donnée par Magritte en 1938 à Anvers et dans laquelle, rare événement, il énonce ses influences et analyse certaines de ses oeuvres. Deux des auteurs du catalogue, Xavier Canonne et Guido Comis, s’interrogent (trop ?) longuement sur l’influence de Chirico, quand et par qui Magritte découvrit son travail et comment il en fut influencé; par contre, trop peu est dit, à mon sens, sur Max Ernst. Mais, en effet, 1938 est un tournant. Pendant son séjour au Perreux, de 1927 à 1930, Magritte a « découvert » sa voie,  c’est là sa période la plus féconde, il peint deux ou trois toiles par semaine et commence ses « peintures-mots ». De retour à Bruxelles, il continue sur cette lancée, tout en devant passer beaucoup (trop) de temps sur des travaux publicitaires rémunérateurs (et d’ailleurs très intéressants, qui mériteraient une exposition propre).

René Magritte, Les Voies et les Moyens, 1948, huile sur toile, 55x46cm, coll. privée

Et puis, sous l’occupation allemande, Magritte , plus ou moins déprimé, décide de représenter « le beau côté de la vie », des tableaux solaires, qu’il nomme sa période Renoir, et qui sont juste épouvantablement mauvais, sans pensée, sans style, sans grâce, sans talent. Touche-t-il le fond du fait de la guerre ? On pourrait le croire, mais non ! Après la Libération, invité à exposer à Paris, mais vexé que ce soit dans une galerie de second ordre (Galerie du Faubourg), plus ou moins brouillé avec les artistes français (et Breton en premier lieu), il envoie dix-sept toiles et dix gouaches, ce qui constitue sa « Période vache » (dont la toile ci-dessus) : peut-être est-ce sa rencontre en 1946 avec Picabia, lui aussi alors en proie à une fascination pour le vulgaire, le moche, le « vache », qui l’amène à surenchérir, mais il vaut mieux oublier cela.

René Magritte, La Joconde, 1967, bronze, 248x177x99.5cm, coll. privée

Car, à peu près au même moment, Magritte (qui ne parle pas anglais excepté ces trois mots « Time is Money », d’après l’interview de Suzi Gablik dans le catalogue) part à la conquête de l’Amérique; ou, plus exactement, le galeriste new-yorkais Alexander Iolas l’y lance alors avec succès. Il est passionnant de lire l’essai de Julie Waseige sur ce thème, sous le titre « Un compromis entre l’art et le business ». Iolas dit à Magritte ce qu’il doit peindre pour que ça se vende, et Magritte s’exécute. Non que ce soient de mauvais tableaux, au contraire, la période 1946-1964 est féconde (il meurt en 1967), mais ce sont des déclinaisons d’une formule désormais bien maîtrisée, la tension poétique dérangeante entre le visible apparent et le visible caché. Plutôt qu’un peintre, Magritte est devenu un « philosophe » exprimant ses idées via des tableaux, et, dit-il lui même, ça m’ennuie de peindre une fois que j’ai trouvé l’idée, comme il l’avoue à Suzi Gablik, qui vécut plusieurs mois chez les Magritte en 1960/61. De plus, Magritte connaît alors une certaine aisance et il peut enfin offrir à sa petite-bourgeoise d’épouse (laquelle, en 1930, refusant d’ôter ou de cacher son crucifix pectoral, provoqua une brouille durable entre son mari et Breton) le confort dont elle a toujours rêvé; il est devenu, dit l’auteure, un peintre « nine-to-five », un peintre fonctionnaire. C’est aussi un des intérêts de ce livre de se pencher sur cet aspect trop souvent négligé de la vie et de l’oeuvre du peintre. Un petit reproche serait que manque dans ce catalogue la liste des oeuvres qui furent exposées dans les deux musées. Ci-dessus une sculpture posthume, à partir de sa gouache de 1964 : Magritte, suivant une suggestion de Iolas, choisit huit de ses images pour en faire des sculptures, il  approuva les modèles en cire à la fonderie Gibiesse de Vérone, mais mourut avant la fonte du bronze.

Livre reçu en service de presse.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s