Des femmes brutes

Anna Zemankova, Fleur électrique, 1960-65

En espagnol.

Plusieurs expositions autour de l’art brut vues en ce début d’été; j’écrirai plus tard sur Dubuffet à Marseille et sur Photo Brut à Arles. Mais d’abord une exposition vue à Vienne (finie depuis le 23 juin) sur les femmes artistes brutes. Dès l’entrée, la question est posée : y a-t-il une spécificité féminine dans l’art brut ? Y a-t-il une histoire différente, un style différent, des méthodes différentes ? Quand on sort de l’exposition, force est de répondre non à ces questions (à une exception près, que je vais analyser plus bas) : au-delà des histoires personnelles, guère de différences, ni dans les pathologies créatrices et les mythologies individuelles, ni dans les approches suivies (la broderie, par exemple, n’est en rien une affaire de femmes exclusivement).

Aloïse Corbaz, Dans le riche manteau du Bon-Enfant, 1941-1951, Solothurn

Cette exposition est surtout l’occasion de voir un grand nombre d’oeuvres intéressantes, souvent peu connues, mais hélas organisées de manière assez absurde : les commissaires ont chosi d’agencer l’exposition essentiellement en fonction des collectionneurs et des collections d’où proviennent les oeuvres (Dubuffet / Lausanne, l’Aracine / Villeneuve d’Ascq, Navratil / Gugging, Morgenthaler / Berne, Prinzhorn / Heidelberg, …), mais elles n’ont pas fait pour autant une analyse critique des collectionneurs et curateurs (excepté, un peu, pour Navratil). Ce ne semble être qu’une facilité de présentation, à moins que ce ne fut une exigence des prêteurs. Seules quelques salles se déprennent de cette logique et ont un thème (l’Asie, les médiums, les « louves solitaires »), mais en général assez peu approfondi. C’est fort dommage, non seulement parce qu’on retrouve parfois la même artiste en différents lieux (c’est ainsi le cas d’Aloïse Corbaz, de Madge Gill, de Judith Scott), mais surtout parce qu’on aurait aimé une présentation moins paresseuse, selon des réflexions plus thématiques, que ce soit sur les sujets abordés (la sexualité, l’identité), sur les éventuelles pathologies ou sur les techniques utilisées.

Julia Krause-Harder, Nanotyrannus, 2013, Atelier Goldstein

Il faut donc se contenter de voir des oeuvres au fil des salles (93 artistes de 21 pays, 316 oeuvres), mais encore me faut-il vous épargner un compte-rendu trop fastidieux. Dès l’entrée, un papier horizontal de dix mètres d’Aloïse Corbaz, sensuel et coloré sous des objets enveloppés suspendus de Judith Scott voisinant avec un dinosaure en plastique de Julia Krause-Harder, que je découvre là.

Magali Herrera, No 1 émanation du livre de Jean Dubuffet, 1968, Lausanne

Au fil des salles, on remarque, par exemple, l’occupation obsessionnelle de la feuille (Magali Herrera, Jill Gallieni), dont les oeuvres auraient gagné à être confrontées et analysées ensemble.

Yumiko Kawai, ST, 2005-2010, abcd

On voit rarement de l’art brut d’Extrême-Orient, et l’exposition présente quelques artistes chinoises (Guo Fengyi) et japonaises (Yumiko Kawai et ses tissus sensuels). Mais on reste sur sa faim quant à une contextualisation culturelle, voire religieuse de ces artistes, au-delà de quelques détails (du genre « elle s’habille en rouge, couleur rituelle, pour peindre »).

Madame Favre, ST, 1880, gal. Henry Boxer

Donc, malgré quelques lacunes (comme Lindsay Caldicott), l’occasion de voir beaucoup d’oeuvres malgré la médiocrité du propos (je dois toutefois avouer que le catalogue n’étant qu’en allemand, je n’ai pas vraiment perçu la qualité de ses textes, qui relève peut-être la moyenne). Et pourtant, il y a une section où la question féminine se pose vraiment, celles des médiums. En effet, la proportion de femmes médiums est élevée : la raison en est qu’au XIX siècle (et encore au XXe), il était impensable pour une femme d’un milieu populaire d’être reconnue comme artiste (c’était déjà difficile pour les bourgeoises) et même sans parler de reconnaissance, d’être simplement acceptée. Mais si ce n’est pas la femme elle-même qui est l’artiste créateur, si elle est simplement un véhicule, un médium, à travers laquelle un esprit (masculin, forcément masculin) s’exprime, alors une certaine forme de légitimation peut avoir lieu. Ce n’est donc pas Madame Favre (dont, d’ailleurs, on se sait rien) qui dessine si finement ces étranges personnages barbu.e.s dédoublé.e.s, c’est l’esprit qui guide sa main.

Anna Zemankova, New Years’Greeting, 1 janvier 1977

Ce n’est pas Anna Zemankova qui crée ces somptueuses compositions (en haut, et, ci-dessus, un collage) dont la sensualité évoque Georgia O’Keefe, c’est une force qui s’empare d’elle, un malin succube qui agit à travers elle (mais est-elle seulement médium ?) . Et c’est cette seule section qui répond à sa manière à la question sur une spécificité féminine / féministe de l’art brut, en replaçant ces femmes artistes brutes dans un contexte non seulement médical et esthétique, mais aussi social et politique.

Photos 2, 3, 5 & 7 de l’auteur.

 

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