Messerschmidt et les têtes parlantes

Franz Xaver Messerschmidt, neuf têtes en albâtre, étain ou plomb, 1771-1783, coll. Belvédère

En espagnol.

J’avais longuement écrit sur les têtes de Franz Xaver Messerschmidt lors de leur exposition au Louvre il y a huit ans; à l’occasion d’une exposition au Belvédère à Vienne (jusqu’au 18 août) autour de Messerschmidt, Talking Heads, je relis mon billet et n’ai rien à y ajouter (sinon, peut-être une mention du diagnostic psychiatrique porté plus récemment sur son cas, dystonie et psychose). Cette exposition montre en fait, outre une douzaine des seize têtes du Belvédère (neuf d’entre elles,  ci-dessus, en carré sur un grand mur rouge) les oeuvres de dix artistes contemporains inspirés par Messerschmidt et dialoguant avec lui.

Miriam Cahn, soldat, 17 et 21 janvier 2012, huile sur bois, 30x28cm

Comme l’indique fort bien le commissaire Axel Köhne dans le catalogue, il s’agit là de têtes et non de visages, et la problématique est différente de celle chez Belting, par exemple : Messerschmidt était sculpteur et non peintre, et la représentation de la tête ne se limite pas aux expressions faciales, la tête est un volume, a un poids, contient un cerveau. Or la majorité des artistes ici travaillent en deux dimensions, tableaux, dessins ou photos, et c’est peut-être pour cela que les toiles de Maria Lassnig ou celles, très imitatives, de Mara Mattuschka, semblent ne pas faire le poids. Par contre, les tableaux tragiques et anxieux de Miriam Cahn ont une force étrange.

Anna Artaker, 48 têtes du Musée Merkurov (d’après Kurt Kren), 2008/11, vidéo

Les photos stéréoscopiques et la vidéo d’Anna Artaker (à partir des masques funéraires de Sergey Merkurov, – auteur par ailleurs de cet intéressant alphabet) et le film de Kurt Kren basé sur les photographies du test (controversé) du psychiatre Leopold Szondi sont davantage au coeur de l’interrogation angoissante sur notre rapport à la mort et à la folie devant Messerschmidt.

Arnulf Rainer, Stones under the lip, 1975/76, photographie surdessinée, 60.4x47cm, coll. Belvédère

C’est sans doute Arnulf Rainer qui (avec Douglas Gordon) est le plus proche de Messerschmidt : étant las, dit-il, de dessiner sur ses propres portraits photographiques, il découvrit les têtes sculptées vers 1975, et s’appropria alors pour la première fois (il le fera ensuite avec Léonard, van Gogh, Rembrandt, Goya, … et Miroslav Tichy) l’oeuvre d’un autre artiste. Il photographie les moulages en plâtre des têtes, puis redessine en renforçant et exagérant les traits. Cette revisite directe du travail de Messerschmidt est sans doute la plus éloquente ici.

Douglas Gordon, The Making of Monster, 1996, vidéo

On est accueilli dès l’entrée par le regard fixe de Joseph Beuys (filmé par Lutz Mommartz, immobile et silencieux pendant onze minutes), on voit plus loin le visage déformé de Bruce Nauman, les visages animés de Toni Oursler (mais le son manquait lors de ma visite), mais, de ces « grands noms », le plus pertinent et convaincant est certainement Douglas Gordon : son Film noir (Fear) montre pendant 17 longues minutes la montée de l’anxiété sur son visage en gros plan; The Making of Monster montre l’artiste recouvrant peu à peu devant un miroir sa face avec des bandes d’adhésif transparent qui lui donne un nouveau visage défiguré. Enfin, sa pièce 30 seconds text (qui s’éteint au bout de trente secondes, vous laissant juste le temps nécessaire pour la lire) conte l’histoire du meurtrier Henri Languille : il fut guillotiné et, juste après, un Dr Beaurieux, s’adressant à sa tête fraichement coupée, le vit cligner des yeux en réponse. Voilà qui convient fort bien à cette exposition : Talking Heads, Blinking Heads.

Maria Pötzl-Malikova, Franz Xaver Messerschmidt 1736-1783, Vienne, Belvédère Monographs & Catalogues raisonnés, n°4, 2015

Catalogue bilingue anglais allemand de qualité, avec, outre le texte de présentation du commissaire Axel Kôhne, un intéressant essai de Judith Elizabeth Weiss sur la phénoménologie de la tête et du visage, et une présentation historique des têtes de Messerchmidt par Georg Lechner. Sinon, j’ai fait la folie d’acheter le catalogue raisonné du sculpteur, très complet (430 pages, 128 oeuvres), avec une excellente monographie, par Maria Pötzl-Malikova.

Photo 1 de l’auteur

Une réflexion sur “Messerschmidt et les têtes parlantes

  1. Et bien voici une présentation d’artistes que je ne connaissais pas mais qui m’ouvre un chemin de réflexion. Je mets de côte l’émission de France culture à écouter sur Messerschmitt le sculpteur de grimaces des mardis de l’Expo de 2011.
    Je reste dubitative sur le travail de Rainer . Par contre, pour moi aussi, le travail de Douglas Gordon est très étonnant tant l’expression de la souffrance psychique y est , semble-t-il, si  » expressive » ( je ne trouve pas d’autres mots)
    Merci beaucoup pour ces découvertes

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