Arles 4 : Histoires

Helen Levitt, New York, 1940

En espagnol.

Certes, les Rencontres d’Arles ont foiré la célébration de leur cinquantenaire, mais une constante ici est néanmoins la généralement bonne qualité des expositions historiques, sur des photographes-monuments, avec un appareil critique bien fait. Trois d’entre elles retiennent l’attention cette année : sur Helen Levitt, sur le périple de Germaine Krull et (hors programme officiel) celle au Musée Réattu. Helen Levitt est une photographe qu’on croit bien connaître une fois qu’on a vu une exposition d’elle (comme celle-ci il y a douze ans) : les enfants des rues de New York, leur joie de vivre même dans la misère, sa tendresse pour eux sans que (contrairement à beaucoup de ses contemporains) elle aille jusqu’à un engagement politique, et voilà. Cette exposition-ci ne sort guère de ce cadre pré-défini : on y jouit de nouveau du théâtre de la rue, les enfants, ni pitoyables, ni effacés, jouent et rient, ce sont eux qui subvertissent le monde, il y a toujours une pointe d’étrangeté (comme ce « miroir« ), avec en particulier les masques un peu inquiétants, et aussi ses photos de graffiti. Peut-être, en particulier avec le thème du perron où des adultes oisifs regardent le temps passer, y a-t-il une approche un peu plus froidement documentaire, ethnographique, distante. Seules ses photos de Mexico en 1941 (rarement montrées) sont plus dures, plus violentes : il n’y a plus d’humour, Helen Levitt n’a plus de lien particulier avec ses sujets, elle documente la misère, c’est tout. Et je suis toujours aussi peu impressionné par ses photos couleurs.

Germaine Krull, ST, Guyane, 1941

Magnifique histoire que celle du Capitaine-Paul-Lemerle, sur lequel embarquent à Marseille en 1941 des proscrits, Juifs ou intellectuels et artistes voulant quitter la France de Vichy via la Martinique : Claude Lévi-Strauss, André Breton, Victor Serge, Wifredo Lam, ainsi qu’une photographe (d’origine allemande mais avec un passeport néerlandais), Germaine Krull (née en 1897) et un jeune scénariste juif de 30 ans, Raymond Assayas, qui, avec un faux certificat de baptême (montré dans l’expo), se fait appeler Jacques Rémy. Après avoir été internés à Fort-de-France, certains partiront aux Etats-Unis, Germaine Krull elle, ira au Brésil en passant par la Guyane. Adrien Bosc en avait fait un roman, et cette exposition (et son catalogue) reprennent les textes de Jacques Rémy et les photos inédites de Germaine Krull, retrouvées chez Olivier Assayas. C’est une très belle histoire, les textes, qu’il faut prendre le temps de lire dans cette exposition très linéaire, sont émouvants, malgré quelques erreurs (Para et Pernambouc sont des états du Brésil, pas des villes) et simplifications (le Lazaret de Fort-de-France, aussi dur soit-il n’était quand même pas un « camp de concentration », et Rio ne se définit pas que par le carnaval). Magnifique histoire, donc, mais photographies décevantes : certes, ce sont de tout petits formats un peu jaunis, mais on a beau regarder, dans aucune d’entre elles, on ne retrouve la fougue, la liberté, la poésie révolutionnaire de celle qu’on surnommait « chien fou« . Ce sont des vues bien sages, des portraits des voyageurs, des scénettes amusantes, mais rien qui, photographiquement, soit à la hauteur de l’événement. Non qu’elle ait « perdu la main » après 1940 comme certains le prétendirent : quelques mois plus tard, certaines de ses photos d’Ouro Preto sont remarquables. Sans doute ce voyage éprouvant ne se prêtait-il pas à une production photographique autre qu’anecdotique. Seules les photos de « mes amis les forçats » et des Noirs « pittoresques » du Maroni lors de ses deux semaines en Guyane relèvent un peu le niveau.

Joseph Jachna, ST, Water, 1958-61

Sous un titre trop abscons qui ne lui rend pas justice, c’est une excellente exposition historique que présente le Musée Réattu (jusqu’au 29 septembre; commissaire asscociée Françoise Paviot) autour de cinq photographes (plus une) liés au Bauhaus Chicago (Institute of Design). Après un historique du Bauhaus transplanté à Chicago en 1937 avec Laszlo Moholy-Nagy et ceux qui lui succèdent, Arthur Siegel, Harry Callahan et Aaron Siskind, l’exposition brosse un tableau clair de ce mouvement et de cette esthétique, en citant aussi Nathan Lerner et Minor White. Elle documente la rencontre à Aspen en septembre/octobre 1951 (avec, entre autres, Beaumont Newhall, Ansel Adams, Dorothea Lange, Berenice Abbott, Ferenc Berko et Minor White) qui aboutit au lancement de la revue Aperture l’année suivante, sous la direction de Minor White. Et surtout elle présente le travail de cinq étudiants de Chicago, les cinq premiers à obtenir un Master en photographie, travaux que Aperture publie en 1961. Ces cinq étudiants, passés par la même école de pureté et de rigueur, s’intéressent à des sujets fort différents : Ray Metzker à la vie urbaine, Ken Josephson aux images multiples, Joseph Sterling aux portraits d’adolescents, et ci-dessus Joseph Jachna aux jeux abstraits de l’eau, de la boue et de la lumière.

Charles Swedlund, ST (the search for form study of the human figure), 1961

Le cinquième (et le plus intéressant à mes yeux, mais le plus discret) est Charles Swedlund, qui joue sur la décomposition des formes des corps avec le flou, la surimposition, la longue durée de la prise de vues. L’exposition comprend aussi un élève japonais de l’Institut, Yasuhiro Ishimoto, qui se joignit aux cinq lors d’une nouvelle présentation en 1966. Le parallèle avec Arles est intéressant : une école (dès 1937, donc), des rencontres (en 1951 mais qui ne se renouvelleront pas) et, grande différence, une revue de référence, que la France n’a pas.

Barbara Crane, ST, Human Forms, 1963

Et comme il n’y avait que des hommes dans cette exposition, chose très mal vue à Arles ces temps-ci, les commissaires ont ajouté une salle avec Barbara Crane, élève de Siskind à l’Institut. Ses recherches formelles, ses photos abstractisantes, complètent le tableau. Le catalogue reprend verbatim ce numéro-là de Aperture, et surtout remet ce mouvement, peu connu en France, dans son contexte historique et esthétique. Voilà une exposition historique de qualité.

Camille Fallet, Approximation remotivée (American re-photographs), 2016

C’est aussi le cas de l’exposition sur la revue belge Variétés, créée en 1928 et où on retrouve, entre autres, Germaine Krull. Enfin, joli clin d’oeil, Camille Fallet, anti-photographe coutumier de ces hommages, a reconstitué en trois dimensions et en couleurs, un monument de l’histoire de la photographie, le License Photo Studio, New York, 1934 de Walker Evans; ayant construit la maquette, il l’a ensuite photographiée, comme une mise en abyme. C’est une manière créative et originale de s’approprier l’histoire avec son regard propre. On peut aussi visiter l’histoire ainsi.

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