Giulia Andreani, peintre irrévérencieuse

Giulia Andreani, Demonstrationsbild, 2019, acrylique sur toile, 150x200cm

Giulia Andreani dont les tableaux sont exposés galerie Max Hetzler (jusqu’au 19 octobre), et bientôt au Musée de Dole, est peintre. Quand elle était encore élève des Beaux-arts, une sommité féministe de l’art lui avait dit « Mais enfin, pourquoi vouloir être peintre ? La peinture, c’est un médium patriarcal ». Donc, malgré ces poncifs, Giulia Andreani peint, l’Histoire et des histoires.

Giulia Andreani, Demonstrationsbild, détail

Quand vous entrez dans la galerie, le tableau au fond, dont vous ne voyez pas immédiatement la totalité, semble être (ci-contre) le portrait d’une jeune femme élégante, une fashionista à la moue légèrement dédaigneuse. Ce n’est qu’en s’approchant qu’on perçoit les autres personnages, d’autres femmes tout aussi chic, mais levant le poing, et qu’on comprend qu’il s’agit d’une manifestation. Giulia Andreani, qui a longtemps vécu en Allemagne, aime se référer aux « Demonstrationsbilder », ce genre de peintures de manifestations que la DDR encourageait (ici, à partir d’une photo de presse). Le texte dur en bas est parole d’homme (« Et maintenant, dit-il »); le texte souple sur la banderole en haut à gauche est parole de femme, demandant (en Italie dans les années 1970) le droit à l’avortement. Giulia Andreani est une maîtresse de l’ambiguïté ironique, entre sympathie évidente pour ces féministes dans la rue et ironie distanciée sur leur posture sociale, économique et militante. Là encore, à l’encontre des poncifs habituels.

Giulia Andreani, Nudeltisch (Spaghetti painting), 2019, acrylique sur toile, 114x195cm

Ici, quatre femmes au décolleté plongeant et au regard égrillard (dit-on égrillard pour une femme, ou ce mot est-il réservé aux mâles ?) avalent des spaghetti à pleine bouche, comme des sauvages, des barbares livrées à leurs instincts les plus bas. Sont-ce des spaghetti qui dégoulinent de leurs bouches ? Ou un Freudien de passage y verrait-il le fruit abondant de fellations multiples ? Non, c’est de la peinture, ce n’est qu’une coulure de peinture, qui est là pour nous rappeler que c’est le médium lui-même qui est ici en jeu, et qu’il sait échapper à la représentation.

Giulia Andreani, Chienne de combat, 2019, acrylique sur toile, 65x81cm

En face, plus sombre, une chienne de combat baptisée Scummy, l’écumeuse, porte sur son uniforme de sergent-chef des médailles glorieuses reprenant tous les symboles utilisés dans les mouvements féministes, du signe féminin usuel mais avec un poing dans le cercle, à des représentations schématiques des seins ou du clitoris, jusqu’à une sorte d’étoile de David dont j’ai oublié le sens (j’ai même cru y voir le croissant d’Artémis). Ainsi à la parade, emblématique à profusion, chargée des sens qu’on lui a accolés, Scummy devient une parfaite chienne de garde, que Giulia Andreani peint avec affection et ironie. La précision bleutée de sa peinture, la fluidité du trait transcendent la représentation.

Giulia Andreani, Art must hang, 2019, acrylique sur papier, 31x23cm

On le comprend aisément, la peinture de Giulia Andreani joue avec le spectateur, l’induit en erreur et le moque sans se laisser prendre dans un étau militant ou idéologique, tout en revendiquant ses propres contradictions et ambiguïtés. Elle se situe au confluent de multiples sources, avec bien des maîtres de l’ironie en peinture, Kippenberger, Baselitz, Oehlen même, dont l’artiste accueille les ombres dans ses tableaux aux côtés de Colette, de Simone Weil (pas Veil) et de van Gogh, un panthéon peut-être un peu lourd à porter mais inspirant et libératoire; et surtout elle les questionne tous, hommes et femmes, avec irrévérence, nous entraînant dans un tourbillon effervescent de références et de sensations qui nous étourdit et nous laisse pantois et heureux, comme le vertige après une séance de balancelle tête en bas.

Toutes photos courtesy de l’artiste; photos 1, (2, détail) et 3 de Charles Duprat, 4 & 5 de l’artiste.

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