La peinture anglaise, sans Ladies et sans Conversation pieces

Thomas Gainsborough, Gainsborough Dupont, c.1770-5, 45.5×37.5cm

L’âge d’or de la peinture anglaise, c’est beaucoup dire, d’autant plus que Turner y est à peine effleuré, mais cette exposition au Musée du Luxembourg (jusqu’au 16 février) peut être une excellente occasion de s’ennuyer élégamment devant les portraits de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie anglaise du XVIIIe et début XIXe, de leurs charmants enfants, de leurs magnifiques intérieurs et de leurs paysages quelque peu insipides : ce volet-là de l’exposition présente un intérêt historique, politique et social certain (y compris de fort intelligents développements sur le marché et son influence sur les peintres), mais, esthétiquement, à moindre d’être un passionné de Gainsborough, de Reynolds et de leurs pairs, on bâille un peu. Heureusement qu’il y a quelques dissonances, ce sont elles qui sautent aux yeux, et ça distrait bien. L’inconvenante Mrs Abington, de Reynolds, n’est pas là, mais le portrait du neveu de Thomas Gainsborough, nommé Gainsborough Dupont, sans doute peint plus librement du fait de leur complicité, exhale déjà (en 1770-75) comme un parfum romantique, tant par les traits fins, presque efféminés, du jeune homme au regard curieux et triste et aux mèches indisciplinées, que par la facture non finie du tableau, avec le flou blanc du jabot.

Sir William Beechey, Thomas Law Hodges, c. 1795, 76.5×63.5cm

Pré-romantique aussi le portrait par William Beechey du jeune Thomas Law Hodges en 1794/95, promis à un brillant futur de politicien, chez qui le regard pénétrant et la détermination contrastent avec une chevelure prématurément blanchie, dirait-on. De par son expressivité, on est aux antipodes des portraits compassés et inexpressifs qui tapissent les murs des premières salles de l’exposition.

Francis Cotes, Paul Sandby, 1761, 125.1×100.3cm

Moins inattendu peut-être est l’aspect rêveur de l’aquarelliste Paul Sandby par Francis Cotes en 1761 : lorsqu’on peint un autre artiste, on peut se permettre plus de liberté, plus d’émotion. Sandby est en action, se penchant à la fenêtre au lieu de poser froidement, le regard intense plutôt que digne et vide. Il est plus aisé de s’échapper vers les émotions romantiques en faisant le portrait d’un autre peintre que d’une duchesse …

Daniel Stringer, Portrait of the Artist, 1776, 84.5×68.3cm

Encore un pas, et on arrive à l’artiste maudit, que l’inspiration a quitté et qui, seul devant sa toile, dans une étrange posture en torsion, médite et se lamente. Daniel Stringer, dont on connaît peu de tableaux, ne résistera pas au stress de la création artistique, cessera de peindre et finira fou et alcoolique à 54 ans. Cette audace de se représenter ainsi désemparé devant une toile vierge est assez rare, elle dévoile trop les tourments du peintre. Il existe (merci à Marie Lavin) cet autoportrait d’Horace Vernet fumant en quête d’inspiration, mais moins tourmenté, et ce dessin de Picasso où le peintre se caresse le menton de manière interrogative (si vous en connaissez d’autres, je suis preneur), mais Stringer me semble bien plus tragique.

George Morland, Inside of a Stable, c. 1791, 148.6×203.8cm

Autre peintre maudit, qui sombra aussi dans la débauche, le jeu et l’alcoolisme, George Morland, le seul ici à peindre des gens du peuple, au milieu de tous ces dignes bourgeois et aristos : ce grand tableau monumental (2 mètres sur 1.5m) ne représente pas une scène de guerre, ou un paysage majestueux, ou une réunion de famille aristocratique, mais l’intérieur sombre d’une écurie, une scène rustique banale. Ce ne sont point de fringants cavaliers, ni même des palefreniers en livrée, mais deux pauvres garçons de ferme bien mal vêtus; les chevaux ne sont pas d’élégants purs-sangs anglais, mais des chevaux de labeur ou de trait, lourds et massifs, et même le poney semble brut et mal dégrossi. La lumière latérale passe par la porte grossière et par une fenêtre où pendouille un rideau en guenilles (sur lequel est apposée la signature du peintre, beau symbole); des outils au sol, des chiffons à un clou, nous avons là, des décennies avant Courbet, un tableau réaliste et humble qui est comme un cri, comme un poing levé dans cette exposition.

Agostino Brunias, Dancing Scene in the West Indies, 1764-1796, 50.8x66cm

Enfin, pour compléter mon parcours décalé dans cette exposition, un peu d’exotisme colonial : Agostino Brunias est un Italien, établi d’abord à Londres, puis aux Antilles. Il peint cette scéne de danse de femmes noires et métisses, avec tous les stéréotypes possibles de l’époque : joie de vivre, lascivité, érotisme exotique, et pas la moindre évocation du contexte, esclavage et colonialisme. Une peinture faite pour être vendue aux planteurs, sans le moindre signe prémonitoire que ce monde va s’effondrer. On finira donc sur le grandiose et terrifiant tableau de feu du romantique John Martin montrant l’éruption du Vésuve, la fin d’un monde (qui est aussi le nom d’un de ses tableaux). Et ainsi, on aura échappé aux duchesses …

John Martin, The Destruction of Pompei and Herculaneum, 1822, 161,6x253cm

Tous les tableaux viennent de la Tate, d’où proviennent aussi les images.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s