Effacer Bigeard, renverser Lénine : Rosângela Renno

Rosangela Renno, Aucune Bête au Monde, 2019

Dans la salle du bas de l’exposition de l’artiste brésilienne Rosângela Renno à la galerie Mor Charpentier (jusqu’au 5 octobre) se trouve un livre dont tous les personnages ont été effacés : il s’agit d’un livre sur la guerre d’Algérie du Général Bigeard, illustré de photos du Sergent-Chef Marc Flament, à la gloire des « fameux » commandos Bigeard dans les djebels. Le livre publié par  La Pensée Moderne (!) en 1959 emprunte sans vergogne son titre « Aucune bête au monde … » à Henri Guillaumet. Rosângela Renno a méticuleusement effacé tous les personnages des photos, marsouins ou fellaghas, qui ne sont plus que des ombres; elle a aussi supprimé du texte toute mention qui pourrait identifier le lieu ou la date. J’ai noté la phrase (très « photographique ») : « Nous avons cru souvent tirer sur des mirages nés des reflets aveuglants du désert ». Ce livre de glorification est ainsi transformé en un objet vidé de son sens premier, abstractisé, qu’un spectateur ignorant feuillettera (en gants blancs, mais je ne pense pas que la symbolique militaire soit voulue) sans comprendre, en admirant la facture; seules une recherche ou une ancienne familiarité pourront en faire resurgir le sens. Certes l’effacement n’est pas chose nouvelle (et on lira utilement le livre de Maurice Fréchuret sur cette pratique). Je me souviens, dans mon enfance, des journaux qui paraissaient avec de grands placards blancs, quand la censure militaire empêchait la parution d’un article sur les « événements » d’Algérie. Rosângela Renno a toujours joué avec les images, avec leurs manipulations et leurs limites : avec la disparition des portraits des disparus de la dictature militaire (ici aussi), ou avec les photographies volées à la Bibliothèque Nationale. Jouant ici encore sur l’absence, elle crée un objet visuel éminemment politique, mais aussi une interrogation sur la mémoire et sa sélectivité, comme quand on admire la beauté d’un paysage en ignorant les drames qui s’y sont déroulés (comme, pour rester dans l’univers colonial, les parcs naturels en Israel construits sur des villages détruits pendant la Nakba).

Rosangela Renno, Good Apples Bad Apples Proposal for a document monument, 2019, vue partielle de l’installation

Les murs de la salle principale sont couverts irrégulièrement de 785 petites photos de Lénine, ou, plus précisément de statues de Lénine : certaines encore en pied dans des cadres rouges, d’autres déplacées dans des cadres blancs, d’autres détruites dans des cadres noirs, quelques-uns vides. Chaque photo, récupérée sur internet, est identifiée par sa ville (et le classement est alphabétique d’Addis-Abbeba à Z. en Biélorussie, je crois), est annotée, avec parfois un commentaire explicatif, une croix indiquant où était la statue disparue et une petite pomme rouge, blanche ou noire (« Good Apples, Bad Apples »). Certaines images sortent du lot, comme celle de la statue en hommage à l’athlète ukrainien Vladimir Goloubnichy pour ses 80 ans, à Soumy, fondue avec le bronze des jambes d’une statue de Lénine (un choix fort approprié pour un marcheur), ou bien la trace d’une statue détruite par les nazis en Ukraine en 1941. D’autres statues sont colorées, habillées, ridiculisées; les seules à peu près préservées sont dans des pays non-européens, Viet-Nam ou Cuba, où la rage destructrice post 1990 n’a pas eu lieu.

Rosangela Renno, Good Apples Bad Apples Proposal for a document monument, 2019, détail

C’est un nouveau monument à Lénine, ou bien un antimonument, que Renno construit là, par cette archive méticuleuse, maniaque, par ce document sur l’état de l’image de Lénine aujourd’hui. C’est un passage de l’icône à l’image, du politique au touristique, du bronze au papier, du monument au document. Même si l’apposition des petites pommes peut sembler vulgaire et en tout cas superflue, c’est un excellent travail sur la mémoire, la photographie comme vecteur de mémoire, et les distortions qu’elle subit.

Rosangela Renno, Persistent Image, 2019, détail

Le reste de l’exposition tourne surtout autour de la photographie comme technique, comme science avec les pierres tombales des deux pionniers oubliés, Hippolyte (Bayard) et Hercule (Florence), ou comme gadget quotidien (tel ce T-shirt à l’objectif proéminent), et aussi des liens entre texte et image (certaines photos hyper-connues, comme la petite fille au napalm, sont traduites en mots à lire via un stéréoscope). Ces pièces là ont moins de force que les deux premières mentionnées ci-dessus, et la paire de Havaianas (pied droit seulement) prétendant être une « métaphore de la dérive politique institutionnelle et sociale » du Brésil aujourd’hui, ne convainc pas. Mais c’est secondaire.

Très bonne critique (en portugais) ici.

Photos de l’auteur

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