Rui Sanches : géométrie et impulsivité

Rui Sanches, ST, 2002, contreplaqué, coll. Antonio Albertino; détail

En espagnol

Rui Sanches est surtout connu comme sculpteur; mais, de ses deux expositions actuelles à Lisbonne, toutes deux nommées Espelho (Miroir), l’une surtout de sculptures (à la Cordoaria) et l’autre surtout de dessins (au Musée Berardo, toutes deux jusqu’au 12 janvier), l’intérêt de la seconde est que ses dessins ouvrent des perspectives plus larges, à mes yeux. Les sculptures de Rui Sanches, faites principalement de lamelles de contreplaqué, avec ça et là un tube ou une forme en plâtre, sont des monuments, parfois à la gloire d’un tableau passé (comme la Sainte Famille de Poussin, réduite à des formes simples – ici un autre Poussin, pas dans l’expo), parfois purement formelles et abstraites, parfois offrant une plongée, une échappée, via un creux au fond d’une courbe sensuelle comme ci-dessus ou via un reflet dans un miroir.

Rui Sanches, Janus (II), 2002, contrepalqué, miroir et fer, coll. Fund Leal Rios

Quelques-unes, rares, sont anthropomorphes ou plutôt montrent un visage laminé (rappellant un peu Bertolli), comme Janus ci-dessus, d’autres jouent avec des ampoules électriques affrontées. Celles qui échappent à cette grammaire contreplaquée très structurante sont des fines compositions murales faites d’un simple fil dessinant une forme triangulaire sur la paroi, et aussi une étonnante composition de miroirs collés sur deux murs tramés au crayon, dans un angle. Mais toutes restent dans une logique géométrique, ordonnée, formelle, en somme rassurante.

Rui Sanches, série Duvida da sombra, 1996

Beaucoup de ses dessins, au contraire, combinent cette rigueur formelle, cet ordonnancement carré avec une expansion informe, des taches indistinctes, instinctives, irraisonnées, impulsives : sur des fonds bien tracés on voit apparaître une prolifération maligne, une fluidité tachiste, comme si des temps différents s’étaient stratifiés dans le dessin lui-même, un pour Apollon et un pour Dionysos. Dans une facture totalement différente, on pourrait relier ceci à la tension entre géométrie et instinct qu’on trouve chez Bacon. Il y a aussi, quelques dessins d’aspect plus industriel, quelques compositions évoquant le Op’art, deux superbes petits dessins à l’émail sur aluminium réfléchissant, et des dessins non-figuratifs mais inspirés par des martyrs (dont les yeux de Sainte Lucie).

Rui Sanches, série Mar, 2015, dessin et photo, 86x112cm

Deux séries de dessins sont faits autour de photographies : la série « Réflections dans l’eau » tourne autour de ses propres maquettes, non pas des dessins préparatoires, mais au contraire une forme d’épure, de distillation de la sculpture pour la réduire, par le dessin, à l’essentiel. La série la plus fascinante est à l’entrée de l’exposition, titrée simplement « Mer » : des photographies de bords de mer, de terres amphibies, de pierres et d’eaux, et en miroir, en écho inversé, le dessin des lignes essentielles du paysage, sa structure la plus épurée possible, cependant que des formes noires et blanches, vides et pleins, ponctuent tant la photo que le dessin, comme pour rappeler leur matérialité. C’est non seulement un travail entre sculptures et dessins, les uns répondant aux autres de manière subtile, mais c’est surtout une quête de la forme la plus simple, la plus dépouillée, accompagnée d’un relâchement jouissif de l’instinct, alors que celui-ci est peu présent dans ses sculptures, à mes yeux.

Photos 1, 2 & 4 de l’auteur; photo 3 courtesy du Musée Berardo

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