Outsider and Vernacular Art (The Victor F. Keen Collection) : des artistes américains peu connus

Couverture du livre, illustrée de Bill Traylor, Voleur de poules, 1939-42, peinture sur carton, 33,7×17,8cm

En espagnol

La collection d’art « outsider » et vernaculaire de Victor Keen, d’ordinaire visible à la Bethany Mission (une ancienne mission Quaker pour l’éducation des Noirs) à Philadelphie, est actuellement montrée (jusqu’au 12 janvier) au Centre d’art Sangre de Cristo à Pueblo (Colorado), la ville natale du collectionneur, et fait l’objet d’un catalogue en anglais de 272 pages, Outsider & Venacular Art. The Victor F. Keen Collection, publié en 2019 par le collectionneur et par l’éditeur munichois Hirmer. N’ayant pas vu l’exposition (et ayant peu de chances d’aller au Colorado dans les trois mois qui viennent), je ne vous parlerai ici que du livre. Après les introductions du directeur du centre d’art et de Victor Keen racontant comment il a bâti cette collection, se trouvent trois essais : celui d’Edward Gomez (de RawVision) décrit le collectionneur et sa passion, celui du critique Lyle Rexer (auteur de The Edge of Vision, un livre essentiel dans mes recherches) analyse en détail les travaux de quelques-uns des artistes (dont le méthodique Ken Grimes rendant compte de ses contacts avec des extraterrestres : « le travail le plus programmatique de la collection, et le design le plus dramatique », écrit-il), et celui du galeriste Frank Maresca (qui a accompagné Victor Keen dans ses achats – une demi-douzaine des notices sur les artistes proviennent d’ailleurs du site de sa galerie) revient sur l’éternel sujet de la définition de l’art outsider, brut, naïf, populaire, autodidacte, un débat sans fin.

Thornton Dial, ST, vers 1995, charbon, graphite et pastel sur papier, 112,4×76,8cm

Sur les 41 artistes présentés (chacun avec une notice biographique et entre 1 et 16 reproductions), 32 sont Nord-américains, 6 Autrichiens (de Gugging), un Suisse (Wölfli), un Argentin vivant en Espagne (Marcos Bontempo et ses créatures fantasmagoriques, plus bas) et un Nigérian, Prince Twins Seven-Seven (dont deux compositions mythologiques furent montrées aux Magiciens de la Terre, j’avoue ne pas m’en souvenir). Parmi les Nord-Américains, on trouve beaucoup d’Afro-descendants comme Sam Doyle, Minnie Evans, Clementine Hunter, Elijah Pierce, l’étonnant Bill Traylor (en couverture du livre, ci-dessus) et bien d’autres. Le seul photographe inclus est Eugene von Bruenchenhein et c’est ausi le seul, avec Thornton Dial, qui, dans cet ensemble assez puritain, fasse preuve d’un certain érotisme : une parcimonie tout de même étonnante dans cet univers. De Lee Godie, il n’y a que des dessins et aquarelles, pas de photographies.

Hawkins Bolden, Epouvantail (disque jaune avec oreilles et langue bleues), 1980-84, assemblage d’objets trouvés, 27,9×27,9×5,1cm

Si Wölfli, les artistes autrichiens et certains américains sont déjà bien connus en Europe, présents dans les collections de Lausanne, de Montreuil, de Villeneuve d’Ascq ou de Sao Joao da Madeira (par ex. George Widener ou Edward Deeds), et certains dans des galeries comme Christian Berst (James Castle, Martin Ramirez, William Hawkins),  d’autres le sont beaucoup moins, et ce livre est une excellente occasion de les découvrir. Je vais seulement en présenter quelques-uns, parmi les moins connus ici. Hawkins Bolden (1914-2005), souffrant d’épilepsie, construisait, à partir de matériaux trouvés, des épouvantails qui deviennent des sculptures anthropomorphes effrayantes et fantastiques, évoquant parfois Rauschenberg.

Jacques de Dû-Galss, Moose Lodge, Lynxbourgh, Indiana, vers 1992, graphite et crayons de couleur sur papier, 27,9×44,5cm

Jacques de Dû-Glass (sa francisation de Douglass, 1931-1993) conçut une ville imaginaire, Lynxbourgh, en dessina les plans, les vues urbanistiques, les édifices, avec une précision de géomètre : c’est une ville idéale, parfaite et sans habitants, seulement quelques traces çà et là de leur passage (Moose Lodge, la loge élan, se réfère à cette fraternité).

Henry Ray Clark, ST, 1999, marker and pen on manila folder, 29.2×38.7cm

Henry Ray Clark (1936-2006), petit voyou noir texan, dealer et maquereau, passa 24 ans en prison, où il se mit à dessiner des compositions géométriques habitées par ses rêves (en haut du dessin : « Les chaînes de mon cauchemar »), avec une figure de demi-dieu extraterrestre, apparaissant comme un insecte emprisonné dans de l’ambre (les zones jaunes du dessin sont en réserve, c’est la couleur de l’enveloppe sur laquelle il dessine, faute de bon papier). Cette forme de dessin quasi-automatique (il dit avoir dessiné plus ou moins inconsciemment en regardant la télévision) fut pour lui un moyen de s’évader de la prison, mais aussi peut-être une affirmation de ses liens avec des puissances (justicières ?) au-dessus du monde et des lois des hommes qui l’avaient emprisonné.

Marcos Bontempo, ST (Homme à la main levée), 2012, encre et sel sur papier, 100,3×69,9cm

Même si ce catalogue manque un peu de réflexion critique (à l’exception de l’essai de Lyle Rexer), et si son champ est assez large (jusqu’à l’art naïf et à une collection de postes de radio Catalin en plastique), il offre une opportunité de découvrir des artistes bruts originaux et peu connus en Europe. De plus, on apprécie les quatre pages de bibliographie sur les artistes à la fin du livre.

Livre reçu en service de presse.