Harold Edgerton : un livre très beau et trop lisse

Couverture du livre avec Harold Edgerton, Milk drop coronet, 1957

En espagnol

Je me suis dit que c’était une excellente idée que de publier un nouveau livre (en anglais) sur Harold Edgerton. Seeing the Unseen (208 pages, 158 images, Steidl, 2019), puisque les derniers (sauf erreur) datent de 1994 et 1987 (il n’y a d’ailleurs rien en français). Ce livre ne concerne quasiment que le travail photographique de Harold « Doc' » Edgerton et pas l’autre volet de sa recherche, les sonars, qui n’est évoqué que très succinctement (ses expéditions avec le Commandant Cousteau sont mentionnées, mais ni sa collaboration avec le sulfureux chasseur d’épaves Robert Marx dans la recherche d’une galère romaine en baie de Rio de Janeiro (!), ni sa quête du monstre du Loch Ness). Voir ce qui n’a pas été vu, c’est une nouvelle reprise du sous-titre du premier livre d’Edgerton (avec James Killian), flash! en 1939, qui était un livre de photographies destiné au grand public, pas un livre scientifique.

pages 52-53 : Harold Edgerton, Drop falling into reservoir of milk (1935); Cranberry juice dropping into milk (1960)

Et c’est là ce qui a fait le succès d’Edgerton, et le fait que quelques-unes de ses photographies sont si connues. Edgerton est un ingénieur, pas un artiste, dit-il. Il est d’ailleurs ingénieur plus qu’inventeur (il était sous pression au MIT car il publiait trop peu d’articles académiques sur ses recherches, préférant faire la promotion de son stroboscope) : le stroboscope fut inventé en 1921, sous le nom de Stroborama, par deux des petits-fils de Marc Seguin, Laurent et Augustin, mais il ne permettait que des photographies de très mauvaise qualité. Le talent d’Edgerton à partir de 1929-30 fut de concevoir des dispositifs produisant des photographies stroboscopiques d’excellente qualité. C’est ainsi qu’il lui fallut près de 25 ans pour obtenir la photographie si parfaite de la goutte de lait (1936 en noir et blanc, 1957 en couleur) : ci-dessus, des exemples de ses essais en 1935 (et à gauche une photo de 1960 avec du jus de canneberge), sachant que, dès 1895, Arthur Mason Worthington avait réussi à photographier des gouttes d’eau (autre publication de 1906), mais la reproduction de ses photographies n’avaient pas la beauté des originaux, et elles eurent bien moins d’impact visuel que celles d’Edgerton.

Harold Edgerton, Bullet through apple, 1964

Edgerton apporta au contraire, dès le début, le plus grand soin à la composition de ses images, à la qualité du tirage et de la reproduction : ce fut aussi la raison pour laquelle, au delà de la prouesse technique, ses photographies furent appréciées par Helmut Gernsheim, et exposées au MoMA par Beaumont Newhall dès l’exposition inaugurale de 1937. Par la suite, Edgerton tirait et vendait des portfolios de ses photographies en édition limitée : tout en s’affirmant comme un scientifique, il avait compris et intégré les règles du monde de l’art. Proche de György Kepes (alors à MIT), professeur de Gjon Mili, il y était à l’aise et savait fort bien s’y mettre en scène. Ses photographies marquent un moment important de la modernité photographique, comme le note Deborah Douglas dans son essai dans ce livre, elles illustrent parfaitement « le nouveau sublime technologique américain ».

pages 50-51: Harold Edgerton, Falling drops (1971); Water « flower » (1981)

Ce livre comprend un grand nombre de photographies stroboscopiques de Edgerton : certaines capturent des mouvements de sportifs (golfeur, tennisman, joueur de squash, cavalier de rodéo, sauteur à la perche, plongeur, etc.) ou de personnes en mouvement (circassiens, danseur –Gus Solomons, majorette, violoniste, enfant courant ou sautant à la corde), comme une continuation de Muybridge. D’autres documentent des impacts : la fameuse goutte de lait, la balle dans la pomme (plus haut) ou dans une banane, la carte à jouer coupée en deux par une balle, l’impact sur un câble; celles montrant une balle faisant éclater une ampoule électrique, titrées « Death of a Light Bulb » (1936, plus bas) semblent annoncer la Mort de la Photographie de Mr. Pippin. D’autres enfin capturent et figent des mouvements : l’eau qui coule (ci-dessus), des colibris ou des pigeons qui volent, un bouchon de champagne qui part.

Harold Edgerton, Stonehenge at night, 1944

Deux photographies particulièrement originales dans cet ensemble : un photogramme de 1986 où une goutte d’eau tombe sur un mince plan d’eau au dessus du film photosensible, sa chute déclenchant le flash, donc sans appareil (p.64), et cette magnifique photographie de Stonehenge la nuit, en 1944, à l’époque où il conseillait la US AirForce en matière de photographie aérienne nocturne. Edgerton était au sol et un avion à l’altitude de 1500 pieds déclencha un flash de 50000 watt-seconde : comment une photographie, faite dans un but scientifique et militaire, peut aussi capturer le caractère romantique et mystérieux de ces mégalithes.

pages 200-201 : Notebooks of Harold Edgerton

C’est donc un livre où on trouve un panorama complet (à une lacune près, je vais y venir) des remarquables photographies d’Edgerton. C’est par contre un livre où les textes ne sont pas à la hauteur. A l’exception de l’essai plus argumenté de Deborah Douglas, les autres textes sont essentiellement descriptifs, sentimentaux, voire  hagiographiques (de ses anciens étudiants ou assistants) et pas vraiment critiques. On reste sur sa faim. De plus le livre, plutôt destiné au grand public, comprend une trentaine de pages de fac-similés de ses carnets, manuscrits pour l’essentiel (ci-dessus) : je doute que quiconque les lisent, et trois ou quatre pages auraient suffi pour comprendre sa manière de travailler et d’annoter ses carnets. Autre critique, la bibliographie (copiée ) est assez légère.

Harold Edgerton, Death of a light bulb, N°4, 1936

On aurait par exemple pu écrire sur la mesure « inhumaine » de ses photographies selon Roland Barthes (La Chambre claire, p.58-59), qui se dit surpris par cette prouesse : « ce genre de photos ne me touche ni même ne m’intéresse : trop phénoménologue pour aimer autre chose qu’une apparence à ma mesure ». Une phrase surprenante à laquelle James Elkins répond dans What Photography Is (p.161-162) y voyant une déformation du concept de phénoménologie : « D’un point de vue phénoménologique, comment une telle photographie peut-elle ne pas être vue comme si elle était à l’échelle humaine ? Comment peut-on appréhender (dans le sens kantien, par opposition à comprendre) quelque chose sans la voir comme une image faite à notre mesure ?  » Et il ajoute : « C’est comme un signe qu’une région de la photographie a été éliminée de manière hâtive et insouciante. … Je n’aime pas le fait que soient exclues de la Photographie des images qui ne sont pas faites à la mesure d’une certaine phénoménologie ». Et, en conclusion du chapitre : « Barthes dit qu’il ne peut pas aimer ça, parce qu’il est phénoménologiste : comme s’il avait besoin d’une règle pour l’empêcher d’explorer davantage …  Qu’y a-t-il dans ces apparences pas à notre mesure qui rendit Barthes si péremptoire ? Qu’y a-t-il de plus intéressant que ce qui n’est pas à la mesure humaine ?  » Voilà des pistes de réflexion qu’on aurait aimé voir explorées dans un livre critique sur Edgerton, mais ce n’est pas là le champ de ce livre-ci.

Harold Edgerton, Atomic Bomb Explosion, Nevada, vers 1952

Et Elkins poursuit (p.162-176) avec des images de Edgerton qui ne sont pas non plus à la mesure de l’expérience humaine, celles des explosions atomiques. Je croyais qu’elles n’avaient été déclassifiées que récemment, mais en fait une d’elles est reproduite dans une interview de Edgerton dans la revue The New Scientist du 25 octobre 1979 (p.266), où il parle entre autres de sa peur panique quand il assista à une explosion de la bombe H. Aucune de ces photographies n’est dans le livre, sans doute ont-elles été jugées trop effrayantes par l’éditeur, mais on y apprend néanmoins que Edgerton fonda avec deux anciens élèves (et en fut le Président jusqu’en 1965)  la société d’électronique militaire EGG (qui eut jusqu’à 20 000 employés; le E est pour Edgerton) laquelle développa et produisit le krytron utilisé comme détonateur de la bombe H. Une ambiguïté intéressante, je trouve.

Harold Edgerton, Atomic Bomb Shed, Enivetok, vers 1952

Je reprends ici ce que j’écrivais en 2012 au sujet de ces photographies atomiques : « Les photographies au millionième de seconde par Harold Edgerton d’explosions atomiques américaines dans les années 50 nous donnent à voir quelque chose de surprenant que nous préférerions ne pas voir : des objets indescriptibles, effrayants, ne ressemblant à rien de connu (pas le fameux champignon), résistants à l’analyse sinon pour des spécialistes, et absolument fascinants. » Dommage que ce livre, très beau mais trop lisse, les ait omises.

Livre reçu en service de presse.