Cinq femmes dans l’espace

Sebastian Münster, Typus universalis in Cosmographiae universalis, Bâle, 1544-1550, détail

La Fondation Beyeler à Bâle présente (jusqu’au 26 janvier) une exposition intitulée « Resonating Spaces » dans laquelle cinq femmes artistes déjà confirmées (nées entre 1956 et 1972) et n’ayant jamais exposé ensemble, occupent une ou deux salles du bâtiment de Renzo Piano et, chacune à sa manière, y développent une occupation de l’espace devant inciter le spectateur à prendre conscience lui-même de cet espace. Des cinq, la plus réussie est, à mes yeux, l’installation sonore de l’Écossaise Susan Philipsz autour de la rose des vents d’après une carte de 1550 de Sebastian Münster : douze vents représentés par des putti soufflant sur la carte,  douze coquillages marins (conques) du monde entier produisant chacun un ton, douze hauts-parleurs dans une salle vide immaculée, douze tons de la gamme chromatique. On va d’un son à l’autre, d’un haut-parleur à l’autre; parfois un seul est activé, parfois plusieurs, en harmonie ou en dissonance. On erre dans la salle vide, on se déplace au gré des sons, au gré des vents, attiré ici puis là; on s’installe d’abord soigneusement au centre de la salle, puis on se laisse happer à droite, à gauche, comme si on devait suivre un rituel inconnu. Peu à peu, on ressent les vibrations sonores dans son corps même, on entre dans une forme d’hypnose sonore, de vertige (mieux vaut garder les yeux fermés pour n’être point perturbé par la sculpture du lapin grotesque de Thomas Schütte dans le parc de l’autre côté de la vitre, qui vient gravement perturber l’expérience). C’est une expérience d’une pureté absolue, quasi mystique, extatique (à côté d’elle, la superbe installation de Janet Cardiff et George Muller paraît plus anecdotique, plus ludique). Susan Philipsz a aussi une pièce sonore dans l’entrée du bâtiment, Filter, où elle chante des chansons pop, mais c’est moins convaincant.

Leonor Antunes, vue d’installation, Fondation Beyeler, 2019

La Portugaise (de Berlin) Leonor Antunes a elle aussi remarquablement réussi son occupation de l’espace : au sol la reproduction géante et recolorée d’un motif d’Anni Albers; perpendiculairement à ce motif au sol, des sculptures verticales posées ou la plupart suspendues, des navettes géantes de tisserand, des paravents, des formes d’osier contournées, des tubes, un mur rythmé de plaquettes  dorées, une grille (qui évoque irrésistiblement Gego). Et on chemine à volonté dans cet espace, tantôt concentré sur le dessin sous nos pieds, tantôt naviguant autour de telle suspension, tantôt se heurtant presque à un câble au sol, et toujours prenant avec notre corps la mesure de cet espace. On peut lire là toute une histoire du modernisme, une appropriation rusée de ses formes iconiques (un peu comme un tableau de Farah Atassi), dans laquelle l’artiste insuffle une dimension vitale, une prise en compte du corps du visiteur déambulant, en lui offrant des points de vue à expérimenter. Par contre, un peu plus loin, l’Anglaise Rachel Whiteread, en mettant face à face un tableau de Balthus et ses moulages des fenêtres représentées dans le tableau, échoue à créer une magie similaire. Procédé trop convenu, présence trop forte du Balthus qui « écrase » ses sculptures, ou manque de prise en compte sensible de l’espace, je ne sais, mais, même si l’approche est intéressante, ça ne fonctionne pas à l’aune de cette exigence d’espaces qui résonneraient pour le visiteur (alors qu’à la Tate elle avait parfaitement réussi à occuper cet immense hall).

Toba Khedoori, ST (clouds), 2005, huile, graphite et cire sur papier, 328.2×203.2cm, coll. Adam Sender

Plus difficile est l’occupation de l’espace pour les deux artistes dont les oeuvres sont en deux dimensions, dessins ou peintures accrochées au mur. Les deux salles consacrées à la Suissesse Silvia Bachli, présentant ses petits dessins encadrés sagement alignés comme au musée, échouent à générer autre chose qu’un intérêt poli, sans que le visiteur se sente engagé au-delà du regard. Par contre, les immenses dessins de Toba Khedoori (d’origine irakienne, née en Australie, vivant à LA) créent un espace englobant le spectateur de manière assez magique. Que les motifs, chaises, fenêtres, grillages, soient répétés jusqu’à couvrir toute la feuille, qu’un dessin apparaisse seul au centre d’un vide blanc cireux, ou bien que des nuages ou des montagnes jaillissent sur ses fonds blancs, une sorte de vibration visuelle s’installe entre les murs de la salle, et on reste fasciné. C’est peut-être moins vrai de ses dessins d’enchevêtrements de branches colorées et de racines, mais sa capacité à envahir l’espace et à subjuguer le regardeur avec des moyens aussi simples que papier et crayon est tout à fait remarquable.

Photos 1 & 2 de l’auteur

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