Controverses, censures, et le politiquement correct

Cindy Sherman, ST 250, 1992, photo couleur, 127x183cm

Intéressante initiative du Musée de Bâle (jusqu’au 5 janvier) : montrer comment un musée gère (ou pas) les controverses sur ses oeuvres d’art. En une dizaine de catégories sont présentées des oeuvres appartenant au musée (j’ai ajouté quelques autres artistes, non cités ici, au nom desquels j’ai adjoint ci-dessous un signe +) qui firent polémique autrefois ou qui aujourd’hui sont dénoncées comme politiquement incorrectes, sexistes ou racistes. C’est bien sûr le cas historiquement de la relation du peintre (le plus souvent mâle) avec son modèle (souvent féminin), relation de pouvoir patriarcal et économique bien évidemment, relation de domination sexuelle parfois; et quand c’est une femme peintre, se pose aussi la question du biais du regard (comme le cas de Berthe Morisot+ l’a récemment montré ici même). C’est aussi le cas du nu, qu’il choque pour des raisons de pudeur ou parce que, là encore, il témoigne de la même domination patriarcale; et il fallut si longtemps un habillage mythologique ou historique pour avoir un prétexte pour montrer des nus (comme l’illustrent dans ce musée les tableaux de Cranach). Ceci est bien connu et somme toute assez banal, étant plus aujourd’hui un sujet de revendications militantes que de réflexions proprement artistiques ou historiques. Bien plus intéressant que les discours visant l’efficacité politique mais convenus d’un point de vue artistique (comme par exemple les Guerilla Girls) est le changement de perspective que, par exemple, cette oeuvre de Cindy Sherman exemplifie : en réduisant le corps féminin à sa fonction reproductrice, en l’amputant, le fragmentant et l’affublant d’un masque hideux, elle argumente contre le sexisme et la représentation des femmes dans l’art de manière bien plus efficace et puissante qu’un discours statistique militant (mais n’est pas Cindy Sherman qui veut).

Martin Kippenberger, Grafica I, 1993, offprint, 84×59.3cm

Autre chapitre controversial, la critique du statu quo politique, social, ou religieux : Goya et les désastres de la guerre, ou les satires d’Erik Boulatov sont eux aussi bien plus puissants que les travaux où le militantisme, trop visible, prend le dessus sur la création artistique (comme Klaus Staeck par exemple; une de ses oeuvres fut d’ailleurs vandalisée par des députés chrétiens-démocrates allemands en 1976). La religion est bien sûr un domaine de rêve pour qui veut provoquer : leRetour de la Conférence de Courbet montre des prêtres ivres revenant de la messe. Le musée de Bâle en a une esquisse préparatoire; le tableau lui-même fut acheté par un bigot qui le brûla. Autre blasphème, la grenouille crucifiée de Martin Kippenberger (le musée n’a que l’affiche) : Benoît XVI, en visite à Bolzano, demanda que l’oeuvre soit retirée du musée (le président de la région fit une grève de la faim), le musée refusa, mais peu après sa directrice fut virée. Nous avons eu en France quelques scandales de ce type, tant sur le catholicisme que sur l’Islam.

Edgar Degas, La tasse de chocolat, 1900-05, pastel sur papier, 93x79cm

Autre question controversiale : faut-il censurer les artistes dont la vie ne fut pas exemplaire ? il y eut récemment toute une controverse sur le passé nazi de Nolde, mais bien d’autres artistes pourraient être mis en cause non seulement pour sympathies nazies (le sculpteur Fritz Klimsch, pour qui Hitler posa) mais aussi parce qu’ils battaient leur femme (Picasso+), ou la jetaient (peut-être) par la fenêtre (Carl André+), étaient antisémites (Edgar Degas), sympathisants fascistes (Le Corbusier), ou pédophiles (Schiele+). Il est aussi question d’oeuvres dont l’acquisition fut discutée sur la base de leur mérite artistique (le musée en cite plusieurs, dont Beuys; nous avons en France le legs Caillebotte+* qui bat tous les records en matière de conservatisme obscurantiste).

Frank Buchser, Gitane espagnole nue avec miroir, 1858, huile sur toile, 43.5×67.5cm

La dernière section est, à mes yeux, la plus intéressante car elle pose la question de l’Autre : le regard colonialiste des peintres orientalistes voyeurs (comme Girardet), le racisme bon enfant (avec un extrait d’un film avec Shirley Temple en blackface, ci-dessous), ou l’érotisme voyeur de cette première Vénus non blanche, gitane en fait, de Frank Buchser.

The Littlest Rebel (La Fille du Rebelle), film de David Butler, 1935. Shirley Temple (Virgie Carey) & Hannah Washington (l’esclave Sally Ann), capture d’écran

C’est une petite exposition, mais courageuse; elle aurait mérité un catalogue avec des essais sur le sujet. C’est une question passionnante que ces rapports de l’art et de la morale, du poids de l’intitution et de sa responsabilité sociale (ce qui, entre parenthèses, va dans le sens de la nouvelle définition ICOM dont les conservateurs français ne veulent pas). Je fais partie de ceux qui luttent contre toute censure, comme deux récents billets (sur la censure transgenre et sur le boycott d’Israël) l’ont évoqué, mais je peux aussi comprendre qu’un directeur de musée nommé par le pouvoir (quel qu’il soit) ait des positions différentes de celles d’un critique indépendant. C’est tout le mérite de cette exposition que d’y faire réfléchir. Avons-nous eu des expositions similaires en France ? Je ne sais.

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