Guido Baselgia : la défaite du photographe face à la nature

Guido Baselgia, Lago Bianco, 3 février 1981

En espagnol

Mais que diable est-il allé faire dans cette galère ? Le photographe suisse Guido Baselgia est un remarquable photographe de glaciers et de pierres, de mondes éclairés par une lumière froide, dure, impitoyable, et les deux premières salles de son exposition à la Fondation Suisse de la Photographie à Winterthur (jusqu’au 16 février) en rendent remarquablement compte. La première image, emblématique, montre de l’eau gelée, la surface d’un lac de montagne : on ne perçoit d’abord pas vraiment l’échelle, la distance, puis on se laisse submerger par la beauté abstraite de ces lignes de brisure (j’ai pensé au livre de James Elkins et aux images de sel d’Henrique Vieira Ribero).

Guido Baselgia, série Salar de Uyuni, Silberschicht II, 3657 m., le soir vers l’Est, 23 août 2006

Toutes ces premières images montrent des formes élémentaires, sèches, dépouillées jusqu’à l’os, des épures de roches, de plantes, de glace en milieu hostile. Baselgia est excellent quand il photographie les marches, la limite de la forêt en altitude, les frontières entre la glace et la mer, entre la terre et le ciel, comme, ci-dessus avec ce lac de sel en Bolivie, un degré zéro de la représentation où les deux éléments, quasi interchangeables, ne sont plus que des strates nuancées de gris (un mécanisme visuel bien plus complexe que chez Sugimoto).

Guido Baselgia, Jordan Rift Valley, 26 avril 2016

Il aime aussi photographier la lumière, non point ses effets, mais sa nature même : les étoiles au-dessus de nous, les extrêmes de la lumière polaire, et cette superbe image en longue exposition à la frontière entre Jordanie, Palestine et Israël, ce bâton solaire comme seule source de vie au-dessus de ce paysage de mort (et pas seulement parce que c’est la Mer Morte…).

Guido Baselgia, série Tierra Caliente, nº9, 2018

Et puis Baselgia a voulu descendre des sommets andins vers l’Amazonie et se confronter à la forêt tropicale, à ses enchevêtrements, à sa profusion végétale quasi baroque, à ses excroissances proliférant dans toutes les directions. Face à cette anarchie de formes, il a tenté de dégager des lignes claires, de trouver des formes simples, comme ce tronc d’arbre. Mais ses images amazoniennes, aussi belles soient-elles (et fort bien tirées), ont perdu la pureté et la force qui caractérisaient son précédent travail (et ses portraits d’Indiens n’ont guère d’intérêt autre qu’ethnographique).

Guido Baselgia, série Tierra Caliente, Añangu, 2 avril 2018, 17h32

L’Amazonie l’a défait, l’a vaincu. Ayant voulu photographier la canopée, quasiment le seul lieu où il pouvait de nouveau se confronter à une frontière, entre arbres et ciel, pour échapper à l’étouffement végétal, pour respirer un peu, il a loupé toutes ses photos : trop d’humidité, les pellicules se collaient entre elles, et il fallait les séparer par la force, détruisant alors les émulsions. Une seule photographie a subsisté, rayée, abimée, portant les traces de cette lutte entre nature et homme, de cette défaite du photographe. Fort éloquemment, c’est elle qui fait la couverture du catalogue, emblème de cette défaite.

Photos de l’auteur excepté la seconde.

Une réflexion sur “Guido Baselgia : la défaite du photographe face à la nature

  1. johnmoullard dit :

    C’est la dernière que je préfère, et de beaucoup. Peut-être aussi un tournant, la main plus ou moins forcée, dans sa démarche. « Ratée » certes cette fois, mais porteuse d’envies, de futurs, d’où la couverture ?

    J'aime

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