Livres autour de la photographie

Je n’aime guère écrire sur les foires et salons, trop de petites impressions fugitives, pas assez de cohérence; je n’écris donc pas sur Paris-Photo et les autres foires, seulement pour dire que j’ai surtout apprécié le salon a ppr oc he et sa démarche innovative et cohérente (avec en particulier Dune Varela, Laure Tiberghien et Lindsay Caldicott), ainsi que plusieurs expositions de Photo Saint-Germain (dont Johanna Reich, Carl Strüwe et la découverte de Pit Kroke). Mais je préfère écrire un peu plus en profondeur sur des livres de ou sur la photographie, reçus ou achetés cette semaine-là.

 

VALIE EXPORT

VALIE EXPORT, TAPP und TASTKINO, 1968, action physique Munich, film de rue, photo 101x80cm

On réduit trop souvent le travail de VALIE EXPORT à sa dimension féministe, à la réappropriation par une femme de son corps comme matériau et objet de désir (en réaction aux mâles de l’actionnisme viennois) et à cette affirmation scandaleuse, provocatrice de sa liberté contre tous les tabous. On connait Tapp und Tastkino (Cinéma du toucher) où, dans une mise en scène cinématographique, des spectateurs viennent palper pendant 33 secondes ses seins dans une boîte; la bande film est son corps, sa peau est l’écran, la boîte est une salle de cinéma, les spectateurs/acteurs deviennent l’objet même du voyeurisme d’autrui, c’est le « premier véritable film de femmes », le « premier pas de la femme de l’objet au sujet ». Et Aktionshose Genitalpanik (Action/pantalon : panique génitale) où, après être allée dans un cinéma porno le pubis à l’air, invitant les spectateurs à regarder la réalité plutôt que son image sur l’écran, elle placarde dans la ville des sérigraphies où elle pose en guérillera provocante au corps rebelle (ci-dessous). Mais on perçoit déjà dans ces deux performances emblématiques que son action ne se réduit pas à une simple affirmation féministe, mais passe par une réflexion sur l’image, sur la représentation, sur la photographie et le cinéma, certes plus ardue, mais bien plus enrichissante qu’une lecture simpliste.

VALIE EXPORT, Strassenkreuzung Belgien, 1971-72, photographies N&B en 3 parties, 31×85, 85×31, 31x85cm

C’est, semble-t-il, ce que met en avant son exposition Expanded Arts en cours à Montpellier (jusqu’au 12 janvier), que je n’ai pas vue, et le catalogue de cette exposition chez Hazan (120 pages, en français, très bien illustré) dans lequel les deux essais de la commissaire Brigitte Huck et surtout de l’historienne d’art Monika Faber déclinent remarquablement sa dimension conceptuelle et son questionnement des règles de création de l’image qu’elle soit filmique ou (chez Faber) photographique, en jouant sur la profondeur et la perspective, sur le défilement horizontal ou vertical (comme ce Carrefour en Belgique).

VALIE EXPORT, Aktionshose : Genitalpanik, 1969, auto-mise en scène, sérigraphie sur papier, 66x46cm

C’est une lecture conceptuelle bienvenue et, sinon véritablement innovante, en tout cas hors des sentiers battus et des doxas idéologiques, mais que, par paresse, on laisse trop souvent de côté. Et je plaide coupable : ma critique de la seule exposition de VALIE EXPORT que j’ai vue, à Jérusalem, était bien trop simpliste, car purement d’un point de vue féministe (elle avait d’ailleurs suscité l’ire des commentateurs offusqués par cet outrage à leur ville sainte, d’où des commentaires assez croquignolets). Je regrette d’autant plus de ne pouvoir aller à Montpellier, mais me console avec cet excellent livre.

Livre reçu en service de presse.

 

JULES SPINATSCH

Jules Spinatsch – Semiautomatic Photography, Spector Books, 2018

Ce photographe suisse pratique une photographie documentaire aux antipodes de l’instant décisif, de l’injonction de Capa (« si vos photos ne sont pas bonnes, c’est que vous n’êtes pas suffisamment près »), du style Magnum ou Nachtwey. Ses photographies sont de grands panoramas composés de milliers d’images prises par des appareils programmés automatiquement pour couvrir la scène visée pendant des heures : chaque image est un document précis, mais son moment et sa visée ne sont pas prédéterminés. Jules Spinatsch photographie des lieux de pouvoir politique (le Conseil Municipal de Toulouse, ci-dessous, titré « Fabre n’est pas venu « ), économique (le Forum de Davos) ou social (le Bal de l’Opéra à Vienne). Sa posture est celle d’une caméra de surveillance et son processus est préprogrammé : ses stratégies opposent « la machine à l’homme, l’arbitraire à l’intentionnel, le commencement à la fin ».

Jules Spinatsch – Semiautomatic Photography, Spector Books, 2018, p.202-203; Fabre n’est pas venu, Conseil Municipal de la Mairie de Toulouse, éléments d’un panorama composé de 3960 images prises avec un appareil contrôlé par ordinateur entre 11h33 et 18h01, le 30 juin 2006

A l’occasion d’une exposition au Centre de la Photographie de Genève (que je n’ai pas vue), Spector Books a publié en 2018 le livre Jules Spinatsch – Semiautomatic Photography (352 pages, allemand, anglais et français), qui comprend plusieurs cahiers d’images : d’abord 174 pages de photographies individuelles de 22 projets (p.3 à 176), puis 48 pages de montages photo panoramiques de 14 projets (p.179 à 227) et 15 pages de son projet Hasardeur II sur son propre atelier (p.337 à 352). Excepté dans ce dernier cas, il est difficile d’identifier à quel projet appartient telle image, mais un cahier reprend treize des principaux projets avec des textes explicatifs (p.278 à 329) et permet de s’y retrouver un peu. Enfin, un texte de l’artiste, titré Echec Programmé, précède trois essais analysant son travail : Michael Hagner fait une analogie avec l’attention flottante freudienne, le curateur de l’exposition Joerg Bader met l’accent sur la surveillance et les lieux de pouvoir, et Christoph Doswald voit là une nouvelle sociologie de l’image (p.228 à 277). Même si ces trois textes se recouvrent parfois et ne sont pas exempts de répétitions, ils fournissent une intéressante analyse multi-facettes du travail de Spintasch.

Livre reçu en service de presse.

 

MEYER

Meyer, Lunacy, éd. Loco, 2019

Le travail de Meyer a toujours été en rupture, toujours une forme de révolte contre les normes établies, qu’il s’agisse de son intérêt pour la tauromachie ou de ses prises de position politiques. Comme il est un des membres clés de Tendance floue, le collectif qui résiste tant à la crise qu’à l’air du temps, il a participé à de nombreux livres collectifs, mais vient seulement de sortir son premier livre personnel (Loco, 2019, 96 pages dont 40 photographies, textes de Meyer et d’Erwan Perron), un petit bijou noir dans son étui, titré Lunacy, de photographies de raves (Lunacy étant un entrepôt de Gennevilliers où, de 1992 à 1997, furent organisées des rave parties).

Meyer, Lunacy, Rave party underground dans un studio de télévision, Genevilliers, France, 10/1993

Certes, ce n’est pas un univers avec lequel je suis familier (et je suis donc moins lyrico-nostalgique que certains), mais je suis pris par ces images sombres sur fond noir de gens comme illuminés par la musique, éclairés d’une flamme intérieure inextinguible, envers et contre tout. Ce sont des photographies au plus près, en immersion, libres et radicales, Meyer y est acteur, participant, avant d’être photographe. Au-delà de la musique, c’est une contre-culture qui se montre ici, une révolte plus sociale et culturelle que proprement politique, non sans similitudes avec des mouvements d’aujourd’hui de Notre-Dame des Landes aux Gilets Jaunes. Un très beau livre (voir aussi ici).

Livre offert par l’artiste.

 

SABINE MIRLESSE

Sabine Mirlesse, Pietra di Luce, éd. Quants, 2019

Sabine Mirlesse est une photographe américaine basée à Paris dont le second livre, Pietra di Luce, retrace ses découvertes photographiques dans des carrières de marbre en Italie, comme une expédition au centre de la terre. Premier livre d’une maison d’édition, Quants, issu du studio Les Graphiquants, ce livre sous coffret de 132 pages (une centaine d’images) est remarquablement bien composé et mis en page : coffret embossé d’un dessin filaire en serpentin (ainsi que certaines pages, comme ci-dessus), tranche passant du noir au blanc et revenant au noir par toutes les nuances de gris (comme un voyage initiatique et son retour), pages dédoublées, c’est un livre précieux et délicat, qu’on ose à peine feuilleter. La plupart des photographies sont des vues rapprochées de plaques de marbre avec leurs nuances colorées, leurs fissures et les jeux de lumière; quelques-unes en plan plus large, montrent carrières et montagne, toujours désertes, la présence humaine ne s’y manifestant que par la trace rectiligne des coupes (et parfois par un câble ou une échelle).

Sabine Mirlesse, Pietra di Luce, 2017-19

Dans une page de présentation de son projet (textes en français et en anglais), l’artiste explique que les pierres de lumière sont des morceaux de quartz fragmentant le marbre, le rendant impropre à un usage noble, mais lui donnant un éclat scintillant, comme une rupture dans son uniformité immaculée : armée de la Divine Comédie, elle est descendue dans ces profondeurs pour y trouver des étoiles.  Dans un texte court mais brillant, Jean-Pierre Criqui, notant que le référent de ces images est difficilement identifiable à première vue, les compare à des lithophanies, car, comme celles-ci, elles font « accéder à la visibilité une matière vouée aux ténèbres ». L’autre texte, de Federica Soletta, relie ce travail à Dante et à une fascination esthético-scientifique pour les étoiles et le ciel.

 

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