Des femmes photographes, blanches et non-blanches

Heather Agyepong, Too Many Blackamoors n°4, 2015

La dernière livraison de la revue danoise de photographie Katalog consiste en deux volumes. L’édition standard (30.2 I, en anglais et danois, 96 pages) comprend plusieurs portefeuilles sur le passage du temps : Mark Klett qui se photographie chaque année avec sa fille Lena de 1992 à 2018 (un travail qui évoque, bien sûr, les sœurs Brown de Nicholas Nixon, mais qui a sa tonalité propre, plus intime, moins formelle), Finn Thrane et ses enfants, Jenny Rova photographiée par ses amants (ci-dessous; on peut penser à la démarche d’Isabelle Mège ou de Dani Lessnau), et aussi un bel article sur Tage Poulsen et ses photographies mutantes.

Jenny Rova, série Älskling, photo by Boran

Le cahier spécial (30.2 II, en anglais, 192 pages) est consacré aux femmes photographes dans le contexte du mouvement Fast Forward (dont le comité de direction de dix personnes a l’intelligence rare de comprendre un homme). Anna Fox qui dirige ce projet et qui est intervenue au dernier Paris Photo, en aborde de manière très documentée le contexte historique récent, et les questions délicates de la définition des spécificités de la photographie féminine (l’existence d’un « female gaze », Girl on Girl, la « panty photography ») ainsi que la nécessité de sortir des frontières occidentales, d’aborder aussi les questions de race et de couleur (en ne se limitant pas comme trop souvent aux femmes blanches) et d’envisager l’intersectionnalité. Cet exposé remarquable (pourquoi trouve-t-on si peu de textes de cette envergure sous des plumes françaises, lesquelles, de ce que j’ai lu, n’approfondissent guère ces questions, préférant trop souvent faire des comptages et des pétitions ?) précèdent cinq chapitres, chacun basé sur des conversations à Belo Horizonte, à New York, à Delhi, à Helsinki, à Lagos et à Londres (et donc pas à Paris) entre photographes et historiennes locales, et comprenant dans chaque cas des courts portefeuilles (4 pages chacune) de trois femmes photographes presque toujours de la scène locale (les seules exceptions étant une Iranienne à Delhi et une Ghanéenne à Lagos), mais parfois issues de l’immigration du Sud vers le Nord ou (dans le cas brésilien) du Nord vers le Sud. Trois scènes du Nord (qu’on connait mieux, bien sûr), trois du Sud (qu’il faut découvrir).

Maureen Bisilliat, Vaqueiro, 1970, Morada Nova, CE Brasil

Parmi ces 18 photographes, j’ai particulièrement remarqué Maureen Bisilliat, Brésilienne d’origine anglaise, et ses portraits de vachers du Sertao selon Joao Guimaraes Rosa, l’Américaine d’origine coréenne Jesse Chun et son interprétation des dessins en filigrane dans les passeports, l’Iranienne Azadeh Akhlaghi et ses reconstitutions de scènes de meurtres politiques en Iran sous le Shah (ci-dessous), la Finlandaise Leena Saraste et son retour à Sabra et Chatila 23 ans après les massacres, et la Britannique d’origine ghanéenne Heather Agyepong et son travail autour de Lady Sarah Forbes Bonetta filleule Yoruba de la Reine Victoria (en haut; cette photo m’évoque aussi la collection de femmes invisibles de Linda Fregni Nagler).

Azadeh Akhlagi, Faculty of Engineering, Tehran University, 7 december 1953

C’est une remarquable initiative des éditeurs de Katalog qui rehausse le niveau et enthousiasme quiconque veut réfléchir sur la juste représentation non seulement des genres mais aussi des origines raciales, dans la scène photographique. Bientôt une conférence à la Tate.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s