Retour en Enfer

Couverture du catalogue, avec Jupiter et Junon, gravure de Colny d’après des dessins d’Augustin Carrache, 1798

En ces temps d’anathèmes puritains, la Bibliothèque nationale de France fait montre de beaucoup d’audace en rééditant le catalogue de son exposition de 2007 sur son Enfer, dont je reprends ci-dessous la critique. Fort belle réédition, en plus grand format, avec des images mieux reproduites, avec essentiellement les mêmes textes un peu réarrangés (plus deux notules sur Dom Bougre, p.58 et sur Georges Bataille, p.257, toutes deux par Marie-Françoise Quignard, fort … inspirée) et avec une mise à jour sur les nouveaux livres entrés en enfer de 2007 à 2019 par Jean-Marc Chatelain. Sinon, le livre est toujours aussi distrayant, stimulant et dérangeant. On y trouve, comme il se doit, viol (p.112, et par un Noir, en plus !), pédophilie (p.124), zoophilie (p.120), sadisme (p.234), voyeurisme (p.22), féminicide (très beau texte sur Sade d’Annie Le Brun). Espérons que ce livre ne sera pas brûlé en place publique par la nouvelle inquisition, et que nulle Erynnie ne viendra bloquer l’entrée de la BnF, ou, dépoitraillée, troubler la sérénité des salles de lecture.

Le Cadran de la Volupté ou les Aventures de Chérubin, 1790, frontispice

Le monde avait du bon quand il y avait un enfer et un paradis; quand on savait à quoi se mesurer, à quelle aune notre vie était jugée. Pour le paradis, je ne sais pas, mais cette exposition sur l’enfer (ou plutôt L’Enfer, celui de la Bibliothèque Nationale) donnait presque la nostalgie de l’époque de l’interdit, de la censure, de la clandestinité stimulatrice de la créativité.

Vue d’exposition, photo de l’auteur

C’était une exposition de livres, mais aussi de gravures, de photographies, avec un film polisson (« L’atelier Faiminette » de 1921, où, en effet on fait minette) et aussi des sons : il fallait se glisser, de préférence à deux en se pressant l’un contre l’autre, joue contre joue, cuisse contre cuisse, dans de grands cornets acoustiques roses en feutre et y tendre l’oreille pour entendre les Bijoux de Baudelaire ou les Gamineries de Verlaine, chuchotés dans un petit haut-parleur. Voici un couple anonyme surpris écoutant tendrement « Le Con et le Vit » de Félix Nogaret (lequel fut aussi, étrangement, censeur dramatique sous Napoléon). Alors que Seduced, au Barbican, était une exposition assez froide, celle-ci, tout aussi sérieuse, se réchauffait en partie grâce à ces cornets et à des miroirs indiscrets où vous pouviez épier les mines d’autrui.

Passe-temps, 1840, estampe

On y voyait des gravures libertines (parfois en double version, voilé / dévoilé ou avec un volet : montré / caché; ci-dessus des Passe-temps de 1840 bien peu innocents, voire carrément menaçants) et des éditions de Sade, des pamphlets contre Marie-Antoinette et des scènes antiques, des listes de putains, avec tarif et commentaires, et des mentions d’un Maire de Paris « dont le tempérament froid l’empêche de bander et de foutre » (dans un livre intitulé « Le bordel patriotique », de 1791). On y recensait les lieux fantaisistes de publication des livres sous le manteau (mon préféré étant « A Vito-cono-cuno-clitoripolis, chez Bandefort »), on découvrait que le fondateur du Louvre, Vivant Denon, était un joyeux phallographe, et Joris-Karl Huysmans un gros dégoûtant (« Sonnet sanglant »), on regardait le papier peint en écarquillant les yeux (plus haut, Le Cadran de la Volupté).

Shimokobe shûsui, 3 planches, en xylogravure, 1771

On faisait aussi quelques excursions vers le Japon (mais pas d’érotisme colonial ici, justes des amants malais en pirogue, p.266). Ainsi, ces estampes de Shimokôbe Shûzui, démesurément allongées à l’horizontale, introduisaient un trouble, une étrangeté alors qu’on essayait de reconstituer la scène, de sortir du cadre, de franchir cette brisure du réel.

Louis Aragon, Le Con d’Irène, 1928, reliure par Georges Leroux, 1978

On finissait avec Pierre Louÿs, Apollinaire, Georges Bataille, Bellmer ou Genet. Mais l’Enfer n’est plus infernal, la censure se meurt, les moeurs se relâchent, et les bibliothécaires sont perplexes : l’Enfer fut aboli en 1969, pour renaître ensuite pour raisons de convenance et non d’interdit. Voici une reliure du Con d’Irène, d’Aragon, due en 1978 à Georges Leroux; elle est qualifiée de « phallique à la cathédrale ». Voilà, des souvenirs de 2007 agréablement réactivés par cette réédition.

Livre reçu en service de presse

 

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