Masqués

Gillian Wearing, Me as Cahun Holding a Mask of my Face, 2012, 157.3x129cm

Le masque de protection, le masque de dissimulation, le masque d’appropriation, le masque ouvrant vers une autre réalité, ce sont les thèmes qu’aborde une très intéressante exposition sur les masques à la Kunsthaus du canton d’Argovie, à Aarau à moins d’une heure de Zurich (jusqu’au 5 janvier). Thème fréquemment abordé par et autour des artistes (Picasso, Hazoumé, Rodin) et aussi parfois de manière plus socio-ethnologique, parfois avec beaucoup de poésie comme , parfois plus pédantement. Cette exposition présente de nombreuses approches artistiques du masque, en voici quelques-unes.

Susanne Weirich, Global Charcoal Challenge, 2018, 18 moniteurs, durée 13 min.

La (fausse) protection, ce pourrait être ces écrans bleutés où des jeunes hommes et femmes ôtent de leur visage un masque de beauté dans des selfies filmés : ayant appliqué et laissé sécher sur leur peau une mixture peu ragoûtante de charbon et de colle, ils l’enlèvent dans la douleur en grimaçant. Ce faisant, ils et elles nettoyent leur peau de ses impuretés. Cette installation de Susanne Weirich porte une ironie triste et cynique sur le monde d’aujourd’hui, non seulement le culte consumériste de la beauté et l’autofascination partagée via les selfies, mais aussi (et surtout à mes yeux) sur l’obligation actuelle d’être lisse, pur, sans taches : l’assainissement, le politiquement correct, l’aération (il est temps d’aérer, disent les nouvelles ligues de vertu) sont la transposition de ce nettoyage dans le champ des opinions autorisées.

John Stezaker, Mask (Film Portrait Collage), CLXXIII, 2014, collage, 20×17.6cm

La dissimulation, ce serait un masque qui masquerait, justement, derrière lequel on ne saurait reconnaître le porteur, dès lors protégé des regards et libre. Et quel plus grand dissimulateur qu’un acteur ? Non point ceux du théâtre grec, souvent masqués, mais ceux de Hollywood, dont John Stezaker cache les traits … derrière une vue de paysage : une inquiétante étrangeté, certes, mais aussi une impossibilité de s’approprier le visage de la star; nous ne pouvons jouir paisiblement de sa beauté, car elle s’échappe, nous échappe dans cette rivière, sous ces ponts (qui sont peut-être, psychanalytiquement,  un symbole, une mise en abyme).

Hélène Delprat, THE DON’T SHOW SHOW, installation, 2019

L’appropriation, on pourait la voir dans la série de Gillian Wearing qui, au moyen d’un maquillage très élaboré, devient Mapplethorpe, Arbus, Sander, Warhol ou (tout en haut) Claude Cahun : tout comme quand elle se transforme en sa propre mère, on sent bien qu’il y a là un sentiment ambigu, à la fois d’admiration, d’amour, et de rejet, de refus. Certes, vous croyez voir Cahun, mais je ne suis pas elle, je suis son complément et son contraire, et  c’est ma tête, mon masque qu’elle brandit dans un geste d’une calme violence (comme le Goliath de Caravage). L’installation ci-dessus d’Hélène Delprat, qui occupe toute une salle derrière ce mur de masques nous emmène dans un ailleurs, entre sculptures de masques fleurs et vidéos de son propre visage, entre Fellini et Frankenstein. Simon Starling a lui aussi recréé une réalité autre, entre théâtre et politique, avec huit masques sur des tiges de métal dans une semi-obscurité  et un film naviguant entre Hiroshima et le théâtre Nô.

Gauri Gill, série Acts of Appearance, 2015-

Il faudrait en citer bien d’autres. Pope L. mêle son visage (noir) à des images d’enfants blancs et de domestiques noirs, peut-être (mais il n’en dit rien) une évocation de peau noire, masques blancs ; c’est d’ailleurs la seule oeuvre vraiment politique de l’exposition avec (vu quelques jours avant à Bâle) le film de Shirley Temple en blackface (le montage est ici crédité à Theaster Gates). Cameron Jamie filme des hommes déguisés fêtant Saint Nicolas dans un village autrichien, un documentaire sur une certaine violence socialement acceptable, intégrée dans la vie sociale de l’endroit, comme tout exutoire carnavalesque. Kader Attia juxtapose masques africains et gueules cassées, un travail déjà vu autour de la réparation. Gauri Gill (qui fait la couverture de l’excellent, mais controversé numéro de Katalog sur les femmes photographes et Fast Forward) a demandé à des villageois indiens de fabriquer et porter des masques traditionnels hindous, une étrange mascarade.

Cindy Sherman, ST 318, cibachrome, 146.1×97.8cm

Enfin, dans la dernière salle, apparaît la maîtresse des masques, celle qui, toute sa vie, s’est travestie, déguisée, celle dont on ne connaît quasiment pas le vrai visage, tant nous ne l’avons vu que modifié, transformé, Cindy Sherman. L’exposition a l’intelligence, au lieu de nous présenter des images d’elle « classiquement » masquée, de nous montrer trois masques flottant; deux d’entre eux sont bien portés par des visages, l’un sombre et doré, l’autre entouré d’une masse rouquine, mais le troisième, ci-dessus, est bien plus inquiétant. C’est un masque d’enfant, d’une partie d’un visage d’enfant troué, comme déchiqueté par une balle, mais il ne recouvre rien, le vide, l’absence. C’est sans doute une affirmation de l’artifice des compositions photographiques de l’artiste, mais, au-delà de cette interprétation littérale, j’y vois aussi une réflexion tragique et désespérée, une invitation à méditer sur notre monde. Les masques sont aussi des révélateurs. Très intéressant catalogue (anglais et allemand) avec des essais des commissaires Madeleine Schuppli (sur le masque contemporain) et de Yasmin Afshar (sur l’histoire du masque dans l’art), plus des notices assez élaborées sur les 35 artistes.

Photos 1, 2 & 4 de l’auteur

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