L’orientalisme n’est pas mort au Musée de Dijon

L’exposition « Le Grand Tour, voyage(s) d’artistes en Orient » qui présente (jusqu’au 9 mars) les collections orientalistes du Musée de Dijon, commence mal : sur le panneau de présentation à l’entrée, on lit que, à partir du XIXe siècle, les artistes font des « séjours dans des pays plus lointains, sous domination de l’Empire Ottoman, la Grèce d’abord, puis l’Égypte, l’ Algérie, le Maroc, Israel ». Euh, pardon, ai-je bien lu ???  Un peu plus loin, sur une carte de la région (dont il est précisé en légende qu’elle montre les frontières actuelles), figure Israël, c’est correct; avec pour capitale Jérusalem, et à côté, un territoire non nommé, alors que tous les autres le sont. Moins correct et curieux, non ? Serions-nous dans une annexe dijonnaise du MAHJ (où, d’ailleurs, ce thème avait été tout aussi mal traité) ?

Carte au mur de l’exposition « Le Grand Tour » au Musée des Beaux-arts de Dijon, nov. 2019

Que les oeuvres présentées reprennent tous les poncifs de l’orientalisme, fiers cavaliers, indigènes pittoresques et odalisques lascives, c’est inévitable (encore que … voir Bartholdi ci-dessous). Mais que les commissaires n’apportent aucune distance critique, aucun éclairage historique, que le mot colonisation n’apparaisse (sauf erreur) nulle part, voilà qui l’est un peu moins. On trouve bien à la boutique du musée les livres d’Edward Said et de Christine Peltre, mais les commissaires (anonymes ?) de l’exposition ne semblent pas les avoir lus (ni a fortiori les critiques contemporaines de Said).

Je note aussi qu’on y rend hommage à des collectionneurs locaux dont au moins un fut un pilleur avéré. Je relève aussi un cartel selon lequel, vers la fin du XIXe,  » les photographes s’installent sur place », ce qui signifie, je présume, qu’ils arrivent d’Europe. Car nos commissaires savent bien, eux, qu’il n’y avait alors aucun photographe indigène, et que, en particulier, des dynasties d’Arméniens n’avaient pas ouvert des studios de photographie dans toutes les villes du Proche-Orient dès 1860.

Jean-Luc Moulène, Abou Baker / Ouassim, Liba & Abded / Hadi « Coucou », Saida, Liban, 2002, cibachromes sur aluminium

Enfin, pour faire contemporain, les commissaires ont invité un des quatre photographes qui, sous l’égide du Musée Niepce, avaient eux aussi fait un « grand tour » en Syrie, Palestine et Liban entre 1997 et 2002 (Ange Leccia, Jean-Luc Moulène, Patrick Toscani et Akram Zaatari). Comme on n’allait quand même pas inviter un artiste arabe dans cette exposition sur les Arabes, c’est Moulène qui est ici présent (et d’ailleurs excellent). Il montre ces trois portraits de jeunes hommes voulant vivre, malgré tout. Dans le cartel, la réalité nous rattrape, nous sommes à Saida, dans le Sud Liban d’où Israël vient juste de se retirer.

Cette exposition falsifie sans vergogne l’histoire et la géographie, et elle n’apporte aucun éclairage critique, ni esthétique, ni social, ni culturel, ni politique.

Auguste Bartholdi, Portrait de Hassan Abdallah, 1855-56, pierre noire et rehauts de sanguine et blanc sur papier rose saumon, marouflé sur support cartonné

Pour m’en remettre, je suis allé, à 200 mètres de là, voir la petite exposition (jusqu’au 16 février) sur Auguste Bartholdi en Orient (1855-1856) au Musée Magnin (plus connu pourtant pour ses nus que pour des prises de position politiques), hélas dans un espace exigu, avec un accrochage sur trois rangs ne facilitant pas le regard. À 21 ans, Bartholdi, déjà un peu connu comme sculpteur, part en Égypte avec, entre autres, Gérôme, puis, seul au Yemen. Il dessine et il photographie. Il est bien sûr sensible à l’exotisme, mais ses travaux témoignent d’un respect de ses modèles, qui sont dignes et fiers, et ne se prêtent pas au jeu colonial. De retour en France, Bartholdi fera très peu d’oeuvres orientalistes. Bien sûr, il reste un Blanc au milieu des indigenes, ne dédaigne pas les « almées« , comme dit joliment la fiche de salle (même elles sont dessinées avec dignité, respectueusement), et son voyage s’interrompra du côté de Sanaa quand les Yéménites des montagnes, refusant d’être photographiés, le mettront en déroute (tout en lui volant quelques callotypes). Les oeuvres de Bartholdi montrent une réalité assez authentique ou, en tout cas, purgée des fantasmes qui obsèdent le plus gand nombre de ses confrères.

Auguste Bartholdi, Jeune femme du royaume de Sanaa, Arabie, 1856, mine de plomb sur papier gris-bleu

Ainsi cette mystérieuse jeune femme yéménite, sans doute de haut lignage vu sa parure, regarde l’artiste et nous avec une dignité bienveillante; elle n’est pas une inférieure, elle accepte d’être regardée et dessinée, il n’y a là ni exotisme ni érotisme de pacotille. On n’est pas très loin d’un portrait de la Renaissance, on est aux antipodes du regard orientaliste colonial décliné en tous sens au Musée des Beaux-Arts.

[J’avais d’abord osé un titre assurant que l’orientalisme, tout comme Saint Éloi, était encore vert au-delà de la mort, mais je l’ai édulcoré par crainte des ligues de vertu qui sévissent maintenant]

Photos 1, 2 & 4 de l’auteur

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