Mon premier musée

Alicia Penalba, Forét noire nº2, 1959, bronze

En espagnol

En entrant dans le musée, on voyait d’abord un énorme squelette d’éléphant. Dans les étages, il y avait des armes, blanches et surtout à feu, des cycles, des rubans (dont quelques-uns provenant de l’atelier de mon grand-père passementier, fierté enfantine), des céramiques; et surtout il y avait, sur le flanc gauche du musée, la reconstitution d’une galerie de mine de charbon, qui nous enchantait et nous terrifiait un peu (on nous racontait l’histoire du parent gouverneur – comme on dit ici – mort au fond à la fin du siècle précédent). Et puis, dans ce « musée bizarre », il y avait des tableaux, des gravures, quelques sculptures, certaines dans le parc; et au fur et à mesure que je quittais l’enfance, que mon regard s’aiguisait avec l’adolescence, je voyais les croûtes des peintres locaux progressivement remplacées par des oeuvres autres, que je ne comprenais que difficilement, faute de clefs, mais dans lesquelles je percevais bien une force, une innovation, une présence différentes de tout ce que je connaissais. C’est là que j’ai vu mon premier Picasso, mon premier Freundlich (plus bas), mon premier Calder et tant d’autres, c’est même là que j’ai découvert, chose alors peu commune, qu’une femme pouvait être artiste, imaginez ! (ci-dessus une sculpture d’Alicia Penalba choisie et donnée par l’artiste en 1959 un peu avant l’exposition « Cent sculpteurs de Daumier à nos jours »).

Hans Hartung, Portrait de Maurice Allemand, 1968

Maurice Allemand (1906-1979) a éte le directeur du Musée d’Art et d’Industrie de Saint-Etienne de 1947 à 1967. Il en a fait le musée de province le plus contemporain de France (avec celui de Grenoble). Je ne l’ai pas vraiment connu (mais, allant dans son appartement-labyrinthe avec un de ses fils camarade de classe, j’ai un souvenir ébloui de la profusion de livres et de quelques oeuvres aux murs, pas comme chez moi), c’était un homme ouvert et tenace. Dans cette ville de province un peu terne (mais qu’éclairait aussi alors, dans un autre champ, Jean Dasté), il allait à contre-courant : la bourgeoisie locale qui, avec des artistes locaux très provinciaux, composait le comité décidant des acquisitions du Musée, était rétive à toute modernité, le Maire, s’il ne s’opposait pas, n’était guère enthousiaste (de ce que j’en sais), et Allemand devait composer avec toutes ces contraintes. Il écrit au critique Raymond Cogniat en 1957 : « On m’a accusé de corrompre la jeunesse. Je trouve cette accusation assez amusante et ne m’en porte pas plus mal ». Il avait par contre la latitude de décider seul de l’acceptation des dons (et ses lettres aux artistes exposées en vitrine sont éloquentes), et il laissait l’artiste choisir l’oeuvre qu’il donnerait, jugeant ainsi la démarche plus vraie. Il tissait des liens et s’efforçait de convaincre les artistes, ou leurs veuves (allant jusqu’à faire inviter Mme Jean Pougny, grande fan de football, aux matches des Verts). Sa correspondance avec Arp (au final, ce sera un don, mais le Musée paya la fonte de En Songe, ci-dessous, première sculpture d’Arp dans une collection publique française), avec Raoul Hausmann (« Madame Höch ne prêtera pas mes oeuvres si la demande vient de moi; je vous écris une lettre en allemand et vous la signez, ce sera mieux »), avec Calder et tant d’autres sont passionnantes.

Jean Arp, En songe, 1937, bronze poli, 36 x 17,5 x 22 cm. Photo C. Chauvet

Avec trés peu de moyens et bien des contraintes, mais avec ténacité et intelligence, il a su construire une collection extraordinaire et monter des expositions qui ont fait date. C’était un esprit ouvert et curieux, passionné par l’abstraction, mais ne s’y limitant pas, refusant de se laisser cantonner à l’École de Paris ou d’ailleurs à la peinture française et dépourvu du chauvinisme anti-boche de bien de ses confrères, il était toujours prêt à explorer, á découvrir, et à montrer, à expliquer aussi (car la dimension pédagogique du Musée était remarquable, et indispensable dans cette ville ouvrière dénué des codes culturels des métropoles). Il écrit en 1949 à Picasso : « les éléments les moins « cultivés » du public, ceux qui regardent avec des yeux neufs et non déformés par l’enseignement des vieilles esthétiques, sont aussi les plus aptes à goûter et à aimer les formes nouvelles de l’art. »

Otto Freundlich, Composition, 1930, huile sur toile, 116x89cm. Photo : C. Cauvet

En général, les expositions sur l’histoire des expositions sont certes instructives, mais souvent ennuyeuses. Celle organisée au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint-Étienne par Cécile Bargues est passionnante, car elle conte une histoire, et fort bien. Cette histoire est une suite de premières : première exposition d’art africain dans un musée généraliste en 1956 (avec une conférence de Tristan Tzara), premier Calder dans un musée français (1955), premier Freundlich dans un musée français (1957, ci-dessus), après qu’il eut été présenté dans son exposition sur l’art abstrait, première exposition d’ampleur sur l’art abstrait justement en 1957 (après Grenoble avec la galerie Maeght en 1949). Autre première européenne, en 1966, il monte une exposition sur les collages, projet énorme avec 366 oeuvres, présentant pour la première fois dans un musée français Raoul Hausmann, Kasimir Malevitch, Hannah Höch, Robert Rauschenberg (alors couronné à Venise), et il a l’audace d’y inclure Gaston Chaissac (ci-dessous); fait unique, cette exposition provinciale est reprise à Paris, au Musée des Arts Décoratifs. Allemand est nommé à Paris au Ministère en 1967 et remplacé par Bernard Ceysson, un Stéphanois qui continue et amplifie son travail. Son seul véritable échec fut son incapacité à faire venir en France l’exposition sur Marcel Duchamp conçue par Arturo Schwarz, il faudra attendre 1977 et le Centre Pompidou pour enfin découvrir Duchamp en France.

Gaston Chaissac, totem, 1964, bois peint

Cette exposition (jusqu’au 3 janvier 2021) présente 200 oeuvres, la plupart venant des collections du Musée et acquises sous Allemand, beaucoup d’archives, une interview filmée de sa fille Claude. J’y ai bien sûr un enthousiasme personnel, mais tout visiteur sera impressionné par cette exposition (et cet homme). Et je concluerai en listant divers Stéphanois que Allemand n’a peut-être pas connus, mais que son Musée a aussi influencés : Orlan, Philippe Favier, Jean-Michel Othoniel, Valérie Jouve, et aussi Jean-Luc Monterosso, Maurice Fréchuret, Georges Didi-Huberman (dont Allemand connaissait le père, peintre; son dernier livre explore justement le rapport avec sa ville natale, et évoque ses visites au Musée et sa premiére découverte d’une bibliothèque sur l’art, celle d’Allemand, p.157-158). Est-ce un hasard ?

Oeuvres de la collection du MAMC+. Photos 1 & 5 de l’auteur; photos 2 à 4 courtesy du Musée.

4 réflexions sur “Mon premier musée

  1. Pascale McGarry dit :

    Cher Monsieur,
    Armes, cycles, rubans, charbon: chacun de ces mots me dit « Saint-Etienne » et comme je suis aussi la descendante d’un gouverneur (dont j’ai la canne dans mon « musée » personnel) je saisis cette occasion pour vous remercier de TOUS vos billets, presque chaque jour vous m’offrez de nouvelles découvertes.
    Encore merci, cordialement
    Pascale McGarry

    [Merci à vous]

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  2. Un petit texte lié à la mention au dernier paragraphe ci-dessus de Didi-Huberman (initialement publié sur FB et copié ici pour référence future)

    Mon Saint-Etienne et Georges Didi-Huberman

    Je ne prétends nullement faire une critique , ni même une recension, du dernier livre de Georges Didi-Huberman, Pour commencer encore, Dialogue avec Philippe Roux (Argol, 2019) où il revient sur ses années stéphanoises et dit l’importance qu’elles ont eue dans sa construction de soi. C’est un livre passionnant, tant par sa richesses conceptuelle (le hors-je, la ressouvenance), que par l’émotion qu’il soulève. Je voudrais seulement ici y faire mon écho, sachant que ça ne va pas intéresser grand monde. Né à Saint-Etienne cinq ans avant lui, j’en suis aussi parti après mon baccalauréat (en 1965, au même lycée que lui) ; je ne l’ai pas connu alors, mais nous vivions dans le même quartier, à une rue de distance. Je retrouve dans son livre plusieurs de mes souvenirs, sur la noirceur charbonneuse de la ville, sur le Musée (j’ai écrit là-dessus il y a peu dans mon blog), sur la mort à l’hôpital Bellevue aussi (mais bien plus tard dans mon cas), sur la Salle des Mutilés du Travail qu’il évoque brièvement, mais aussi bien des différences, en particulier sur la structure sociale de la ville.
    Mes parents étaient des employés, titulaires du brevet, mes grands-parents des petits artisans (cordonnier et passementier), mes arrière-grands-parents des paysans pauvres. Je fus, après mon parrain, le second de la famille à obtenir son bac. Les « bonnes études » étaient, pour ma sœur et moi, l’impératif majeur de notre vie, que nous ne pouvions alors oser remettre en question. Nous n’avions pas le même capital culturel que la famille de GDH, ni la même dimension internationale ; notre seule ouverture sur l’étranger, c’étaient les camarades immigrés, enfants d’ouvriers italiens, de mineurs polonais, de républicains espagnols en exil (par contre, les Nord-Africains, comme on disait alors, représentaient un monde trop lointain, dont on restait à l’écart, à de rares exceptions près, comme une de nos cousines, invalide, dont ses voisins algériens s’occupaient au quotidien). Notre univers social et culturel était bien plus restreint que le sien.
    Mais la vision du monde que j’avais alors était, me semble-t-il, plus sociale, plus liée à la réalité ouvrière de Saint-Etienne : c’était une ville de mineurs, d’ouvriers et d’artisans, une ville où la poussière de charbon était partout et la terre bien noire (comme GDH l’évoque à l’occasion de l’enterrement de sa mère). C’était une ville vivant par et pour le charbon, où les galeries souterraines causaient parfois des fissures dans les murs de notre appartement, où on voyait de nos fenêtres le chevalement du Puits Couriot (musée aujourd’hui) et les deux crassiers (càd terrils) de Michon, alors sombres et fumants, une ville où, au début, nous nous chauffions et cuisinions au charbon (expérience exotique et rurale pour le petit GDH, mais urbaine et commune pour nous), mon père allant chercher à la cave des boulets de coke (qu’un charbonnier à la carrure impressionnante livrait une fois par mois) avec une sorte de broc à charbon ; mais aussi une ville où la dernière catastrophe minière date de 1968, où un lointain cousin, gouverneur (càd porion), était mort au fond à la fin du siècle précédent, et où on croisait sans cesse des mineurs vieillis avant l’âge, rongés par la silicose et crachant maladivement sur les trottoirs. Ces figures de mon passé, cette essence minière de la ville, il semble que GDH ne l’ait vue qu’en passant, qu’elle ne lui ait pas fait beaucoup d’impression. Il a écrit (dans Sentir le Grisou, Minuit, 2014) que « la catastrophe sociale dans les années 1950-1970 lui était restée invisible, alors même qu’elle se déroulait sous ses yeux, chaque jour, tout autour de lui » ; nous au contraire la voyions frapper nos proches, nos amis, nos voisins. Il dit que ce qui manque à son souvenir, c’est une « connaissance du corps social stéphanois et de son histoire politique », alors qu’elle était au centre de nos vies et de bien d’autres vies. Mes parents ne militaient pas dans un parti, mais dans des syndicats (et ma mère y eut à un moment des responsabilités nationales).
    Pourtant le grand-père de GDH avait d’abord travaillé à la mine, alors que, chez nous, seuls de lointains cousins avaient été mineurs, mais cette réalité s’imposait à nous, non point familialement, mais socialement. Et la mine, omniprésente, c’était aussi la menace quand j’avais de mauvaises notes en classe (« si tu n’étudies pas, tu iras à la mine ! » ; une variante étant « derrière la queue des vaches ! »).
    Mon souvenir, c’est aussi la grande grève des mineurs de 1963 ; j’avais 14 ans, ma sœur 11 et nous donnions notre maigre argent de poche aux grévistes quêteurs qui arpentaient la ville. Mais GDH, qui avait alors 10 ans, n’a pas vu, ou voulu voir ces luttes, il ne les a découvertes, dit-il, que bien plus tard, il n’a appris que récemment, dans un livre, qui était Michel Rondet, héros local, syndicaliste mineur et communard, (une rue où lui comme moi passions chaque jour pour aller au lycée porte son nom) alors que, chez nous, sa petite-fille Michelle que mon père connaissait, était comme auréolée de cette histoire.
    Tout dans cette ville d’ouvriers et d’artisans (les rares capitalistes locaux, Mimard, Guichard, étant des artisans enrichis) évoquait la résistance sociale, le syndicalisme. Notre rue portait le nom d’un anarchiste communard ; GDH habitait une place portant le nom d’un employé municipal, fils d’un puddleur et d’une couturière, et la rue de son école primaire évoquait un socialiste exilé sous le Second Empire.
    Autre marqueur de ma jeunesse stéphanoise, la guerre d’Algérie : les nouvelles dans les journaux, à la radio (je me souviens encore de ma mère me réveillant un matin et me disant que le putsch avait échoué), un attentat à la caserne de gendarmerie juste à côté de chez nous, et surtout mes parents disant trop fréquemment que le fils de Mme Unetelle avait été tué. J’avais 13 ans au moment de l’indépendance, mais je crois que, même à 8/9 ans comme GDH, j’aurais été marqué. Je me souviens aussi des rapatriés en 1962, et du mépris charitable à leur égard.
    Aujourd’hui, plus de 50 ans plus tard, la ville n’est plus noire, les mines ont fermé, l’industrie lourde a périclité, mais s’il y a une chose que je retiens de Saint-Etienne, c’est son tissu social, sa vie associative, la richesse des échanges dans les quartiers (Jacquard pour GDH comme pour moi), même si c’était parfois coupé en deux entre les cathos et les laïcs (et je faisais le grand écart). Didi-Huberman, même s’il se sentait (et était ressenti) comme étranger, a-t-il loupé cela ?
    La lecture de ce livre a fait resurgir bien des souvenirs. De milieux sociaux différents, avec un capital culturel bien différent, avec un ancrage local différent, nous avons connu, presque au même moment, une même ville sous des angles différents. Dans la dernière phrase de son livre, GDH évoque la mémoire « vive, active d’un art de vivre de la classe ouvrière stéphanoise », qui, dit-il, n’est pas la sienne et qu’il redécouvre en 2019, mais qui est, même de loin, la mienne, la nôtre.
    Il y aurait bien d’autres choses à raconter. Le foot, bien sûr, le chaudron, les Verts, Njo Léa et Herbin, le jour de 1958 où Rachid Mekhloufi a disparu (et est réapparu quinze jours plus tard comme capitaine de l’équipe algérienne du FLN), la fois où l’entraîneur Jean Snella a rendu visite à nos voisins et tout l’immeuble était dans l’escalier pour le saluer. La figure tutélaire et bienveillante de Lucien Neuwirth, auréolé de ses exploits dans la Résistance et de sa proximité avec De Gaulle (puis la pilule, bien sûr). L’odeur de la chocolaterie Weiss quand on débarquait du train à Châteaucreux. Les deux ou trois pédophiles, vrais ou présumés, qui nous faisaient plus rire que peur (un professeur au lycée, un prêtre à Saint-Charles, le fils d’une buraliste). Ma rébellion au lycée et mon exclusion temporaire. Mon premier amour qui me laissait seulement porter son cartable au retour du lycée, et rien d’autre. Mais ce sont là d’autres histoires.
    PS : GDH ne parle pas non plus de l’accent stéphanois, si particulier, lourd et chantant, auquel nous sommes attachés, mais que les autres trouvent laid. Ce marqueur premier, que nous nous efforçons de gommer quand nous « progressons » socialement ou quittons la ville, ne disparaît jamais complètement : encore aujourd’hui quand je prononce certains mots (veuve, par exemple), je vois une pointe d’étonnement chez mon interlocuteur distingué, et j’en suis, étrangement, à la fois honteux et fier.

    Marc Lenot
    17 décembre 2019

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