Giulia Andreani, femme, peintre et libre

Giulia Andreani, Pensionnaire modèle, 2018, acrylique sur toile, 190x440cm, ph. D.Molajoli

En espagnol

Giulia Andreani est peintre. Point. Ni peintre d’histoire, ni peintre féministe, n’acceptant guère les catégories dans lesquelles on voudrait l’enfermer, dit-elle dans son entretien avec Ludovic Delalande dans le catalogue, ajoutant « je n’ai pas envie de clôturer ma peinture dans un espace défini ». Alors parlons de sa peinture même, telle qu’elle se déploie au rez-de-chaussée du Musée des Beaux-arts de Dole, dans une exposition (jusqu’au 2 février) qui, à partir de sa résidence à la Villa Médicis, remonte dans le temps. Et pour cela, au lieu de suivre le fil des salles, la chronologie ou un fil thématique contraignant, regardons méthodiquement ses toiles et ses aquarelles, toutes peintes au gris de Payne, toutes dans des tons sourds et bleutés, avec d’infinies nuances (une seule exception, un tranchant bleu sur un portrait de Balthus adjoint d’une samouraï japonaise).

Giulia Andreani, Antifascisti, 2017, acrylique sur toile, 35x27cm chaque, série de 10, vue d’exposition, ph. M.Domage

On peut peut-être commencer par ses portraits simples, sans apprêts, sans mise en scène, frontaux et dont le sens vient du sujet même. Il peut s’agir de dictateurs et de leurs femmes, alignés horizontalement comme à la parade et qu’on va détailler un à un (découverts à Montrouge il y a plus de sept ans, puis revus là), ou bien au contraire d’antifascistes, dont l’accrochage vertical ne permet pas l’individuation, dont le cartel ne donne pas les noms, dont l’ascension est collective (ci-dessus). La partisane du front national de résistance (émanation du PCF en 1941) n’est pas nommée non plus, alors qu’à côté d’elle, le jeune Pasolini arbore l’uniforme de Balilla, les jeunesses fascistes (à la fin du billet).

Giulia Andreani, Guérillères, 2017, acrylique sur toile, 150x200cm

Toujours dans ce mode représentatif, des héroïnes sont mises en scène, jouant un rôle, performant une fonction : des cheminotes ou des pompières remplaçant les hommes pendant la guerre, des Guérillères, qui ont le visage des jeunes mères d’un centre d’accueil, ici dévoilé dans l’anonymat du groupe et de la transposition, ou la première femme qui s’autoproclama maire  avec son adjointe, en blouses d’infirmières et masques à gaz.

Giulia Andreani, La Cattiva, 2018, acrylique sur toile, 35x27cm

Ces masques à gaz fonctionnels nous emmènent vers d’autres masques, une parure dont Andreani est coutumière : le visage est dissimulé par une grille, et c’est la Cattiva, la méchante, qui donne son nom à l’exposition (mais est-elle enfermée, captive, derrière une grille ou, au contraire, se protège-t-elle derrière un mystére, à moins que, méchante et menaçante, elle ne soit muselée), par des lignes d’écriture (une lettre inventée d’Alexandra Kollontaï à Lucienne Heuvelmans, à la fin du billet), par un formulaire administratif (les mêmes jeunes mères rencontrées dans le centre d’accueil, dont le visage individuel est ainsi occulté et l’anonymat alors préservé) ou par des masques théâtraux (et ce sont des comploteuses). Et c’est déjà là une marque de disparition, du signe oblitérant l’apparence, du symbole prenant le pas sur la représentation, un théme qui traverse toute l’oeuvre de l’artiste.

Giulia Andreani, Résidentes (Allégories de la Musique, de la Sculpture et de la Peinture), acrylique sur toile, 200x150cm chaque, vue d’exposition

On passe alors à des compositions plus complexes, où les symboles abondent, où tout est matière à déchiffrement, parfois difficile, voire impossible, l’artiste en gardant les clefs. C’est là qu’appartiennent les trois premiers tableaux, en hommage aux trois premières femmes pensionnaires de la Villa Médicis, la musicienne Lili Boulanger (1913), la sculptrice Lucienne Heuvelmans (1911) et la peintre Odette Pauvert (1925). Même si d’autres pièces au fil de l’exposition vont rappeler chacune d’elle (y compris les résultats des explorations d’Andreani dans les archives de la Villa), ces trois premiers tableaux sont les plus emblématiques. Des camarades de Giulia Andreani à la Villa ont prêté leur visage; les allégories de la musique et de la peinture sont calmes et dépouillées, l’une avec piano, jeunes enfants et partition illisible, l’autre avec une fresque apparemment franciscaine et une toile, vierge elle aussi. Seule étrangeté, deux masques de théâtre antique grimaçants, au sol.

Giulia Andreani, Résidente (Allégorie de la Sculpture), 2019, acrylique sur toile, 200x150cm,ph. M.Domage

L’allégorie de la sculpture est bien plus complexe; Stéphanie Solinas a prêté son visage à la pionnière Lucienne Heuvelmans, et dans ce tableau dense et chargé, le regard ne sait où se poser au milieu de cette accumulation de dessins, de lettres, de sculptures, entre un buste Renaissance (marqué d’une mise en garde « Cave Pictricem », attention à la peintre), deux autres plus classiques, la photo ou gravure d’une Vénus gravettienne, un jeune modèle alangui et, en réaction à ce désordre et à cette mollesse masculine, la sculptrice, droite, ferme et guindée, ses outils contondants à la main. Tout en haut, une injonction « Orate pro pictora« , priez pour la femme peintre. Chaque objet est un symbole que nous ne savons déchiffrer, mais peu importe, le tout tient bien ensemble.

Giulia Andreani, Damnatio Memoriae 3, 2015, acrylique sur toile, 150x200cm

D’autres compositions complexes vont se décliner au fil des salles, parfois assez lisibles (Balthus maître de la Villa, avec un alter ego en satyre barbichu dominant son modéle qui lève le bras dans un geste de refus, et femmes artistes à l’écart, dans Pensionnaire Modèle, en haut), parfois plus hermétiques, comme Le Rempart où cohabitent des infirmières au front, Simone de Beauvoir votant, une parachutiste coincée dans un arbre alors que son avion pique en flammes (à moins que ce ne soit une petite fille accrochée à une branche), Salomé auto-décapitée et céphalophore (qui, tout comme La Gifle en face, évoque des souvenirs), Hannah Höch avec une poupée Dada, et une jeune femme, le visage caché dans une main alors que l’autre tient un revolver : mon esprit trop simple virevolte dans cette galerie féministe (« fresque transhistorique, oeuvre manifeste qui rassemble différentes femmes, différentes histoires, différents combats » écrit Julie Crenn dans le catalogue) et s’y perd, quelque peu décontenancé. Le discours très pertinent sur la place secondaire des femmes dans l’art perd de sa force quand il est décliné en mode potache, par exemple avec la caricature de la femme confinée aux arts décoratifs et s’appliquant à broder « Fuck you » sur son tambour. Mais on se rassérène rapidement devant la Damnatio Memoriae ci-dessus avec la jeune femme au rictus attaquant au marteau l’étrange buste de Mussolini du futuriste Renato Bertelli devant un ciel expressionniste ou turnerien (mais en gris de Payne) et les jambes d’un crucifié, où se conjuguent résistance anti-fasciste, rébellion contre une certaine forme d’art et refus des machismes (mussolinien, futuriste et artistique).

Giulia Andreani, Valentine invoquant les enfers, 2018, acrylique sur toile, 97x130cm, ph. Ch.Duprat

Enfin, Valentine Prax, Madame Zadkine à la ville, artiste éclipsée par son mari comme tant d’autres, invoque rêveusement les enfers devant un tableau reproduisant un détail d’une oeuvre de Jan Tengnagel (1584-1635) que j’avais remarquée dans ce même musée il y a dix ans : Junon, voulant se venger de son mari qui la trompe, vient aux Enfers solliciter l’aide de Mégère et des deux autres Furies, pendant que Cerbère gronde. Scène éloquente (et Mégère très contemporaine).

Giulia Andreani, Balilla, 2018, acrylique sur toile, 35x27cm

Chez Giulia Andreani, il est donc toujours question de résistance, de refus des règles bien établies, de liberté, de volonté d’aller contre les stéréotypes, qu’il s’agisse de résistance au fascisme ou de lutte contre le patriarcat dans le champ artistique. Mais son talent vient justement du fait que tout ne se réduit pas à son discours (à la différence d’autres « artistes militantes »), que, contrairement à ce qu’on a pu lire, elle ne fait pas une peinture politique de militantisme; bien sûr ses convictions transparaissent dans son travail, mais celui-ci a sa force propre. C’est une oeuvre qui tient par elle-même, une peinture comme aboutissement d’un travail de recherche, et, dit-elle dans cette même interview, « la moralité est le pire ennemi de l’art ».

Giulia Andreani, A. Kollontaï, 2018, aquarelle sur papier, 51x36cm, ph. H.Bertand

Le catalogue est commun à ses trois récentes expositions, à Béthune, à Paris et ici. Outre son entretien, essentiel, trois essais, l’un la tirant vers une affirmation plus féministe et militante, un autre (d’Amélie Lavin, la directrice du Musée) mettant l’accent sur son iconophagie et son estrangement, sa prise de distance, et un troisième affirmant son ancrage dans l’histoire (et explicitant le « Cave Pictricem » vu plus haut). Et si vous allez à Dole, allez aussi à l’étage voir l’accrochage des collections, thématique autour de la mort, du pouvoir, de la guerre, et fort bien fait.

[Corrections faites ce même jour selon précisions fournies par l’artiste : dans l’Allégorie de la Sculpture, « Orate pro pictora » et non pas « pro pictura », et, dans Pensionnaire modèle, distinction entre Balthus et Axilette.]

Photos courtesy du Musée de Dole, excepté la nº5

2 réflexions sur “Giulia Andreani, femme, peintre et libre

  1. midolu dit :

    Merci pour la découverte, et pour les liens. Beaucoup d’intérêt à vous lire, merci.
    Très beau  » gris de Payne « . Je ne connaissais pas, de même …
    Bonne journée.

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  2. Rachid Djemai dit :

    Vive la PEINTURE; le lien.très intéressant de l’histoire de Valentine Prax;de plus je ne savais pas que le buste circulaire qui est dans la peinture de Giulia Andreani est ancien ;je l’ai vu dans une grande foire internationale et je pensais que c’était contemporain;Merci Marc ;pour l’éclairage que tu apportes!!

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