Les morts de Christian Boltanski

Christian Boltanski, La Dernière danse, 2004 (au 1er plan, Les Regards, 2011)

en espagnol

Dans l’exposition de Christian Boltanski à Pompidou (jusqu’au 16 mars), on ne rencontre que des morts. A part l’artiste, le seul vivant, sauf erreur, est son frère, représenté comme crachant son sang et quasi agonisant dans une vidéo de jeunesse, dès l’entrée (L’Homme qui Tousse, 1969). Pas de cadavres, certes, sinon certains dissimulés sous un voile noir qu’on n’ose pas soulever (Les Concessions, 1996), mais, partout des disparus. Certains sont évoqués de manière simpliste, avec seulement leurs dates de naissance et de mort (Mes Morts, 2002), mais la plupart sont des portraits de gens disparus ou présumés tels : les Suisses Morts (1990) bien sûr, le Grand-père (1974), les bourreaux et victimes réunis (Menschlich, 1994 et Les Portants, 2000), les Tombeaux (1996), la Dernière danse (deux jeunes Roumains juifs dansant avant le naufrage de leur bateau pour la Palestine, 2004, ci-dessus) et, en face, rare occurrence, les parents de l’artiste (Sentimental Père-Mère de C.B., 2000), à peine discernables derrière les ampoules de couleur.

Christian Boltanski, Crépuscule, 2015 (vue le 9/11/19)

Difficile ici d’échapper à l’omniprésence de la douleur et de la mort. Même des souvenirs qui pourraient être agréables prennent une connotation tragique, évoquant deuils et disparitions, que ce soient les enfants du Club Mickey en 1955 (1972), la famille D. entre 1939 et 1964 (1971) ou les employés du Grand Hornu entre 1920 et 1940 (1997). Les Véroniques (1996) semblent être des cercueils, les Reliquaires (1990) des monuments funéraires. Dans sa pièce Crépuscule (2015, ci-dessus avant le début de l’expo), chaque jour une ampoule s’éteint : à la fin de l’exposition, la pièce sera sombre, la mort sera là. Le temps s’écoule, l’existence est précaire. L’exposition s’intitule « Faire son temps », titre douloureusement ambigu. Les battements de Coeur (2005) sont certes le signe d’une vie, mais leur écoute évoque aussi un acte médical pas du tout innocent, visant à détecter une malformation, une maladie possible, mortelle; et leur archivage dans une île japonaise en fait un lieu de pélerinage et de reconnection avec les parents défunts dont on vient écouter le coeur.

Christian Boltanski, Entre-temps, 2003 (et à gauche vue partielle du Club Mickey, 1972)

La scénographie de cette exposition est spectaculaire (un peu trop, peut-être; on aurait pu se passer du Départ et de l’Arrivée, 2015) : on franchit une barrière (sur laquelle est projeté le visage de l’artiste : Entre-temps, 2003, ci-dessus), on avance dans un couloir sombre, on passe par un labyrinthe de voiles blancs à peine agités par des ventilateurs (Les Regards, 2011), on arrive à la lumière où les Suisses morts montent la garde devant le paysage parisien, on passe de là à la quête du chant des baleines (Misterios, 2017) mais on bute sur une carcasse de baleine échouée (ci-dessous), puis on replonge dans la semi-obscurité jusqu’à la pile de vêtements (petite comparée au Grand Palais) du Terril Grand Hornu (2015) avant de se fixer devant les deux vidéos lumineuses Animitas (2014 et 2017) : évocation des stèles au bord des routes là où un homme est mort dans un accident. L’exposition est une oeuvre en soi : on ne la visite pas, on est dedans.

Christian Boltanski, Misterios, 2017

Tout ou presque est funèbre ici mais rien n’est violent (excepté la vidéo de l’Homme qui tousse). S’installe ici une forme de familiarité avec la mort, qui ne semble plus un traumatisme brutal, mais devient presque une compagne attendue, acceptée. Sans doute un jeune homme ou une jeune femme réagiront-ils différemment, mais pour moi, qui suis son cadet de 4 ans, cette exposition est un apaisement.

Photos 1 & 3 de l’auteur; photo 2 courtesy du Centre Pompidou