Potential History. Unlearning Imperialism (Ariella Aïsha Azoulay) 2/2

Walker Evans, Perfect Documents, African Art, The Metropolitan Museum of Art, 1935

en espagnol

Un autre aspect important du livre Potential History / Unlearning Imperialism d’Ariella Aïsha Azoulay (Verso, 2019) et de son exposition Errata à la Fondation Tapies à Barcelone (jusqu’au 12 janvier) concerne, outre la photographie (le 1er volet est ), l’art, les musées et les archives. Depuis le début, dit-elle, l’art a été un des terrains préférés de l’impérialisme (p.58) : non seulement les objets d’art ont été pillés, et les cultures ainsi dépouillées se sont appauvries, mais de plus la réduction d’objets polysémiques en oeuvres d’art, avec le droit de disséquer et d’étudier les mondes d’autres peuples comme une matière première (p.5), ont été des violences impériales qui ont bénéficié de la complicité des musées, des archives, des universités, éléments majeurs de la racialisation et de la destruction du monde (p.29). Les musées ne sont pas neutres et objectifs, ils sont (tout comme l’ICOM ou l’UNESCO) des agents du pouvoir impérial (p.64), et la violence des pratiques de collection, de classification, d’étude, de catalogage, d’indexation est une violence impériale. Azoulay donne en exemple (p.176)  la manière dont Carl Einstein dans son livre et Alfred Stieglitz dans sa galerie 291 ont tous deux, au même moment, dépouillé les masques africains de leurs fils de raphia, de leurs bouts de tissus, de leurs clous et leurs épingles pour les détacher de leur contexte d’origine et en faire de purs objets d’art, qu’ensuite Walker Evans (ci-dessus) et d’autres photographieront, présentant ces objets dépouillés, castrés, comme de « parfaits documents » et les transformant en objets de musée (j’ai pensé à la manière dont, au même moment, Gertrude Käsebier dépouillait les Indiens de cirque de leurs atours pour les photographier). Il faudrait au contraire regarder ces objets non point comme ils sont présentés dans les musées, mais comme s’ils appartenaient encore à leurs communautés : des objets dans lesquels sont inscrits les droits des communautés violées (p.30).

Books not in their Right Place, vue d’exposition, ph. de l’auteur

Le pillage est inhérent à l’art, ce n’est pas un détail historique; ce fut la destruction d’un monde et la violence en est inscrite dans ces objets, qu’il y ait eu ou non des complicités locales chez les peuples pillés. Mais il y eut aussi des pillages en Occident : Azoulay mentionne (p.85) le fait que les trésors culturels juifs pillés par les nazis ont été restitués non pas aux communautés ainsi dépouillées, jugées peu qualifiées pour les conserver, mais à 80% à Israël (National Library) et aux Etats-Unis (Library of Congress) comme des trésors de la diaspora, comme si c’était une expulsion supplémentaire du judaïsme européen. Le volet « Books not in the right place » dans l’exposition évoque ce million de livres dont ces communautés ont été privées par ce pillage.

Statuette Pende de Maximilien Balot, 1931, pas dans l’exposition

Mais l’essentiel concerne le pillage d’oeuvres dans le tiers monde. Son film Un-Documented – Undoing Imperial Plunder (35′) met l’accent sur la différence entre les objets africains dans les musées, qui sont « documentés », et les migrants venant des mêmes pays, qui, eux, sont sans documents : leurs droits ne sont-ils pas inscrits dans ces objets (tout comme le viol des Allemandes était inscrit dans les photos de Berlin), alors que le pouvoir impérial veut les dissocier ?  Parmi les exemples donnés dans le livre, celui de la statuette de Maximilien Balot, administrateur belge collecteur d’impôts tué par les Pende lors de leur révolte de 1931, est révélateur : ayant tué l’administrateur, les Pende produisent une sculpture anticoloniale dont le but précis reste inconnu, mais qui en fait protège leur structure sociale et est pour eux une forme de résistance. Cachée pendant 40 ans, cette statue devint un objet d’art, muséal quand le Virginia Museum of Fine Arts l’acquit (p.66-75). Mais elle était auparavant  un objet culturel, religieux, guerrier, magique. Tout ne doit pas être image, tout ne peut pas être montré, dévoilé. Analysant les caricatures islamophobes de Charlie Hebdo comme les pillages de Napoléon en Egypte (p.129-139), Azoulay les considére comme des privilégiés impériaux envahissant des espaces où l’image est perçue différemment, où l’art est pratiqué différemment : la liberté de parole n’est illimitée que pour certains, et elle n’est pas neutre (p.135). L’art n’est pas un objet, mais une manière de se soucier du monde (p.108).

Master Pieces, vue d’exposition

Qu’en est-il de la restitution des oeuvres pillées ? La restitution n’est pas la réparation, elle est paternaliste et légaliste, elle ne répare pas la destruction du monde dont ces objets étaient les signes. On ne peut pas restituer unilatéralement des oeuvres d’art comme si de rien n’était (p.8-9). Les musées et les conservateurs (comme ce site réactionnaire) insistent sur l’inaliénabilité, la rétention (p.145-146), ils s’opposent à la restitution, ils séparent l’objet de la violence de son acquisition. Au mieux, ils acceptent de prêter aux Africains les oeuvres qui leur ont été volées : de l’artwashing (p.83). Walid Raad (p.154-155) a réalisé exposition et performance sur ce sujet autour de l’art arabe, et Kader Attia (qui a participé à une table ronde avec AA Azoulay) a aussi travaillé sur les réparations. A contrario, les oeuvres d’art confisquées à l’Allemagne après la guerre (ce que la section Master Pieces montre dans l’exposition) lui ont été restituées, non sans débats, après des expositions aux Etats-Unis, car il fallait redonner à l’Allemagne une place comme pouvoir impérial (p.492-495).

Enough! Claiming Rights, vue d’exposition, ph. de l’auteur

Ce pouvoir impérial que les musées exercent sur les objets d’art, les archives l’appliquent aux documents. L’archive n’est pas seulement une institution, c’est d’abord un régime qui facilite l’expulsion, la déportation, la coercition, l’esclavage (et l’indenture), le pillage de la richesse, des ressources et du travail (p.170), c’est un shutter, un obturateur qui définit qui fait partie de la communauté et qui n’en fait pas partie, qui est du côté du pouvoir impérial et qui en est la victime. L’archive n’est pas neutre, elle est la base d’un régime de violence, qui sépare les documents de leurs gens, de leurs mondes. Les archives nord-américaines nient les droits des esclaves et de leurs descendants, les archives israéliennes nient le droit des Palestiniens (immigrants illégaux, infiltrés quand ils veulent revenir dans leur pays), les archives occidentales nient les droits des anciens colonisés et de leurs enfants. Les vitrines de l’exposition (Errata- Imperial Publications) montrent cette inscription du pouvoir impérial dans livres et documents. Enfin, une autre section, Enough! Claiming Rights, montre le contraste entre la vision des droits de l’homme selon un ensemble de feuilles produites par l’UNESCO en 1950, et, perpendiculairement, la réalité de ces droits, ou plutôt de leur absence, quand des peuples les réclament.

Errata – Imperial Publications, vue d’exposition, ph. Roberto Ruiz

Comment conclure ? C’est un livre dense de plus de 600 pages, où la même question est abordée sous différents angles au fil des chapitres, demandant au lecteur une intense concentration (voir cette vidéo et celle-ci); et c’est une exposition complexe où on ne peut tout voir, tout lire, tout saisir (voir ces sept petites vidéos et la huitième). Même si elle n’est pas historiquement exhaustive, l’analyse tend à démontrer que nos institutions les plus respectables (musées, archives, universités) sont des instruments de l’ordre impérial et que nous sommes enrôlés pour en être des perpétrateurs. Nous sommes des perpétrateurs car nous avons peur d’être des victimes, comme les Pilgrims qui avaient peur des Indiens et les génocidèrent, comme les esclavagistes qui avaient peur de leurs esclaves se révoltant et les massacrèrent, comme les Juifs israéliens qui avaient peur des Palestiniens et les expulsèrent. Et les citoyens qui tentent de refuser d’être des perpétrateurs sont accusés d’être des pacifistes, des naïfs, des rêveurs, voire des traîtres et des hypocrites, et ne sont pas vus comme réclamant aussi des droits (p.524-525). Comment résister ? Comment pratiquer l’histoire potentielle et rembobiner l’histoire, comme désapprendre la photographie, l’expertise, la souveraineté, l’impérialisme pour refuser la violence impériale ? Ce n’est pas un livre de militantisme, mais les sections Imagine appelant à la grève (comme celle-ci) sont inspirantes. A chacun de nous d’y réfléchir. C’est un livre qui mériterait d’être traduit en français. Quelques détails : excellente bibliographie (p.582-622) même si on l’aimerait encore plus complète (par exemple avec François Hartog et les régimes d’historicité) et si une relecture des titres en français aurait évité d’assez nombreux typos; et un reproche quant aux reproductions, de piètre qualité et dont les légendes ne sont pas sous l’image, mais en fin de volume, occasionnant un va-et-vient peu agréable. Mais ce sont des détails aisément améliorables.

Livre reçu en service de presse.

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