Ville et photo, de la modernité poétique à la surveillance et la destruction

Mathieu Pernot, Mantes-la-Jolie, 1er juillet 2001, 107x132cm, Centre Pompidou

C’est une exposition où la grande majorité des oeuvres vient du Centre Pompidou, mais vous ne la verrez pas en France (et il n’y a même pas de catalogue en français) : collaboration entre Pompidou (avec les oeuvres d’une soixantaine de photographes)  et la Caixa (avec une vingtaine de photographes espagnols, quasiment tous catalans), cette exposition ne sera montrée que dans les sites de la CaixaForum (à Barcelone jusqu’au 8 mars, puis à Madrid et à Saragosse). Son sujet est la représentation photographique (et, un peu, filmique) de la ville, un sujet plutôt académique, bien traité ici, sans surprise, en suivant une analyse socio-économique et culturelle de qualité, en une dizaine de chapitres.

Brassaï, Clocharde, Quai des Tuileries, 1930-32, 23.4×17.7cm, Centre Pompidou

Dans les années 20, la ville, verticale, est un symbole de modernité et de progrès, et des artistes comme Moholy-Nagy ou Paul Strand (dont le film Manhatta ouvre l’exposition) sont les chantres de cette modernité poétique. Mais en même temps, des artistes montrent les marginaux, les prolétaires, les laissés-pour-compte : Moholy-Nagy aussi avec son film sur les Gitans de Berlin, Brassaï avec ses chiffonniers et ses clochardes, ou (découverte pour moi) l’Autrichienne juive Margaret Michaelis établie à Barcelone pendant la guerre civile.

Anonyme, Enterrement de Buenaventura Durruti, 23 novembre 1936, vue d’expo (ph. de l’auteur)

Le troisième chapitre est d’ailleurs dédié à cette période : pour la première fois, la photographie devient une arme militante au service d’une cause (pendant la Révolution bolchevique, c’est plutôt le cinéma qui avait ce rôle). Il y a là tant les étrangers de passage (Cartier-Bresson, Brassaï, Eli Lotar) que les photographes espagnols militants comme Gabriel Casas, Pérez de Rosas, Agusti Centelles et bien d’autres. Cette section montre aussi l’utilisation de la photographie dans des journaux, français ou espagnols, les affiches, les tracts. Citons d’ailleurs l’exposition aux Archives Photographiques (jusqu’au 16 mars) sur la photographie au sein du mouvement anarchiste FAI/CNT au même moment.

Peter Emanuel Goldman, Pestilent City, 1965, film 16mm, Centre Pompidou, capture d’écran

Après un chapitre assez convenu sur la photographie humaniste après la guerre (Family of Man, Doisneau, Boubat, Izis), on en vient à des discours plus critiques sur la ville : Diane Arbus ou Lisette Model montrent la dégradation de la condition des plus défavorisés, cependant que Peter Emmanuel Goldman, dans son film Pestilent City, présente le revers nauséabond du rêve américain.

Manel Armengol, Manifestation pour les libertés (liberté, amnistie, Statut d’Autonomie), Barcelone, 1er février 1976,  coll. de l’artiste

Ceci mène tout naturellement à la révolte, au soulèvement, avec Mai 68 (Marc Riboud, Gilles Caron, Bruno Barbey), mais aussi Budapest en 1956 (Erich Lessing), l’Iran (Gilles Peress), Jérusalem (Micha Bar-Am) et les révoltes espagnoles à la fin du franquisme (Manel Armengol, Tino Calabuig) et, un peu plus tard, d’Esteve Luceron, les images d’un campement gitan voué à la destruction.

Valérie Jouve, Le Grand Littoral, 2003, film 35mm, Centre Pompidou, capture d’écran

Après un chapitre un peu confus sur la mise en scène de la ville (avec diCorcia, par exemple), vient une excellente section sur la ville horizontale : Mathieu Pernot montre la destruction des immeubles verticaux construits cinquante ans plus tôt (en haut), et Valérie Jouve, dans son film Grand Littoral, explore les espaces à côté, les non-lieux, les marges : terrains vagues, friches, sentiers informes, qui, au pied des barres d’immeubles, à côté des centres commerciaux, entre les routes à quatre voies, deviennent des lieux de vie, de joie, de rencontres pour les habitants sortis de leurs HLMs, qui se réapproprient ces espaces, y marchent, y jouent, s’y reposent ou s’y détendent. Une horizontalité militante et rebelle.

Mishka Henner, Palais Noordeinde, La Haye, 2011, 80x90cm, Centre Pompidou

Enfin, après des artistes qui réagissent avec/contre la ville (Paul Graham, Douglas Huebler), l’exposition se termine sur la ville globale et virtuelle, celle des circuits de surveillance et de Google (Mishka Henner et les vues aériennes floutées de Google Earth). Ainsi sont nos villes d’aujourd’hui, ainsi est la vision photographique de nos villes.

Une réflexion sur “Ville et photo, de la modernité poétique à la surveillance et la destruction

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s