L’inatteignable (Taysir Batniji)

Taysir Batniji, Sans titre #1, 2019, Acrylique sur papier, 46 x 60 cm

en espagnol

Il n’est guère surprenant que le travail d’un artiste exilé que l’armée d’occupation empêche de rentrer dans son pays, chez lui, parle de l’inatteignable, de l’objet désirable, de la personne aimée mais éloignée, du souvenir d’enfance, de ce qu’il ne peut rejoindre, qu’il peut voir peut-être à travers une grille (comme celle ci-dessus), sur un écran ou dans des photographies vieillies, mais qu’il ne peut toucher, embrasser, humer, goûter. Taysir Batniji est loin de Gaza, sa terre, et son exposition à la galerie Eric Dupont (jusqu’au 22 février) le dit cruellement, sans violence, mais avec un sens du tragique discret et qui prend à la gorge (comme toujours chez lui). On y retrouve son installation de blocs de savon de Marseille sur lesquels est gravé l’article 13 de la Déclaration des Droits de l’Homme sur la liberté de circulation, laquelle lui est déniée (montrée à Marseille il y a six ans).

Taysir Batniji, Disruptions #5, Ligne 2, 04.08.2016, Série de 39 captures d’écran, Tirages numériques sur papier Canson, 24 x 16 cm

Ces images d’écran de téléphone où l’image est détruite, déformée, floutée, témoignent de conversations téléphoniques avec sa famille (ici , sa mère, décédée depuis) via Whatsapp, que l’armée israélienne ralentit et brouille pour empêcher les communications entre les indigènes prisonniers à l’intérieur du ghetto et les exilés, libres et tristes. Cette communication familiale, personnelle, intime, qui ne vise qu’à rapprocher des êtres séparés, gagne ainsi en même temps un potentiel révolutionnaire, anarchiste, une capacité à détruire les frontières, envers et contre tout : elle combat la disparition, elle refuse l’évanescence, elle nie la négation de ce peuple. (Cette même pièce se trouve au Supermarché des images, mais sans explications claires sur la pixellisation des images).

Taysir Batniji, Sans titre, Traces #5, 28,5 x 35,6 cm, 2020

Et les vieux albums de photos familiales dont les photographies furent perdues, arrachées, dispersées, ne sont plus que des empreintes, des traces, des vecteurs de mémoire indestructible, tout comme la clef des maisons d’avant l’expulsion, symbole d’une résistance au temps, à l’histoire, à la violence : tant qu’on se souvient (de la maison, de l’image), on ne peut pas être dépossédé, l’autre ne nous a pas éliminés, nous vivons encore, nous nous battons encore, disent-ils.

Taysir Batniji, Sans titre, 2015 2019, Crayon et aquarelle sur papier, 28 x 35,6 cm

C’est ce que disent aussi les dessins dans l’entrée, une fermeture, un noeud, là encore des signes, des refus, des traces.

Photos courtesy de la galerie et de l’artiste.