Unica Zürn : identité propre et réalité singulière, envers et contre tout

Unica Zürn, ST, vers 1965, encre de Chine et aquarelle sur papier, 50x65cm, coll. privée Paris

en espagnol

Le MAHHSA consacre une exposition à Unica Zürn (jusqu’au 31 mai). MAHHSA, c’est le Musée d’art et d’histoire de l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne; la précédente exposition parisienne d’Unica Zürn, c’était en 2006/2007 à la Halle Saint-Pierre, haut-lieu de « l’art des fous »; et, sauf erreur, la seule autre institution muséale européenne à détenir des oeuvres d’Unica Zürn est la Collection d’Art Brut à Lausanne. Psychiatrie, art des fous, art brut : pourquoi ? Unica Zürn a été internée en hôpital psychiatrique à sept reprises entre 1960 et 1970 (35 mois en dix ans, dont 18 mois à Sainte-Anne entre 1961 et 1963), et elle s’est suicidée en 1970 lors d’une permission de sortie. Cela suffirait donc à la classer, à la définir, à ne voir son travail que sous le prisme de la souffrance psychologique, de la maladie mentale ? Fort intelligemment, dans la préface du catalogue (p.11 & 12), la Dr. Anne-Marie Dubois, qui est responsable de la Collection Sainte-Anne, questionne cette approche, pour Unica Zürn comme pour d’autres : « son destin, souvent tragique, a pris le pas sur son travail de création », « elle fut l’objet de tous les fantasmes et de toutes sortes de projections imaginatives ou interprétatives » (de la part de psychiatres, de psychanalystes, de critiques, de féministes). Et la Dr. Dubois poursuit éloquemment : « Par projection, il faut entendre la démarche spécifique qui consiste à attribuer à l’autre […] ses propres constructions imaginaires, voire ses propres problèmes. Cette démarche souvent inconsciente conduit inévitablement à des interprétations très personnelles et qui ne tiennent pas nécessairement compte de la réalité de l’autre […] Il en résulte une certaine façon de déposséder partiellement celui dont on commente la vie et l’oeuvre de son identité propre et de sa réalité singulière. C’est en quelque sorte parler de soi en résonance avec ce que l’on est amené à connaître ou à voir de l’autre ».

Unica Zürn, ST, 1966, encre de Chine sur papier, 31x25cm, coll. privée Paris

On ne saurait mieux dire à quel point, quand bien même la vie peut éclairer l’oeuvre, c’est l’oeuvre qu’il faut regarder en se gardant de ces surinterprétations et de ces projections, comme ici par exemple (mais ce n’est pas toujours facile). Et il faut être prudent pour ne pas glorifier une oeuvre artistique, non pas pour ce qu’elle est, mais à cause du destin tragique de son auteur. Ainsi, on peut juger que, quel que soit le génie littéraire d’Antonin Artaud, la plupart de ses dessins (à l’exception des Sorts) sont esthétiquement assez faibles, quand bien même ils témoignent sans doute de sa complexité psychologique (Unica Zürn sera aussi traitée par le Dr. Gaston Ferdière, qui fut le psychiatre d’Artaud à Rodez, puis exerça à Paris). De même, Camille Claudel est souvent présentée comme une icône féministe à cause de sa maladie et de son internement (ce qui permet à certaines de fustiger le patriarcat, Rodin, Paul Claudel, …), avec film et best-seller à l’appui, mais, si on regarde objectivement son oeuvre, c’est une bonne sculptrice, mais une suiveuse, encore ancrée dans le XIXe siècle (à l’exception de la détonante Clotho la Parque) et peu annonciatrice des avant-gardes et du modernisme (à la différence de Rodin). Il peut s’agir de troubles pyschologiques, mais aussi de maladies, de handicaps ou de traumatismes : on peut encore citer Artemisia, Frida Khalo, ou Jeannot (dont le plancher est aujourd’hui fort mal présenté rue Cabanis devant Sainte-Anne); même van Gogh n’échappe pas toujours à ce placage de la vie et de la psyché sur l’art.

Unica Zürn, ST, 27 septembre 1962, Hôpital Sainte-Anne, Paris, gouache sur papier, 67x50cm, MAHH Sainte-Anne

Donc, pour en revenir à Unica Zürn, d’abord un bref rappel biographique : née en 1916, fille d’un militaire impliqué dans le génocide des Herreros, belle-fille d’un dignitaire nazi, travaillant d’abord au studio de cinéma UFA, mariée avec deux enfants, elle commence une nouvelle vie après la guerre. Elle vit d’abord avec le peintre et danseur Alexander Camaro, dont deux portraits d’elle démarrent l’exposition, puis, à partir de 1953 avec Hans Bellmer, qu’elle suit à Paris (partageant leur chambre avec Die Puppe), où elle fréquente Man Ray (deux photographies qu’il fit d’elle sont dans l’exposition), Victor Brauner, Hans Arp, Max Ernst, Roberto Matta et surtout Henri Michaux. A partir de 1960, elle alterne périodes de grande souffrance délirante et périodes de rémission pendant lesquelles elle peut travailler. A Sainte-Anne, outre son travail individuel sur des cahiers, elle participe à des ateliers d’art-thérapie (où elle produit en particulier la gouache ci-dessus; toutes ne sont pas aussi réussies). Son travail d’écriture est tout autant important que son travail plastique, qu’il s’agisse de ses anagrammes ou de ses oeuvres de fiction, à travers lesquelles la réalité autobiographique transparaît, mais est toujours retravaillée et fictionnalisée. Anne-Marie Dubois écrit (p.13) à propos de Sombre printemps : voir ce livre comme « prémonitoire de sa fin et explicatif de la nature de ses troubles psychiques […] est en partie vrai, mais c’est réduire une oeuvre littéraire à une interprétation univoque (donc nécessairement partiale et incomplète), la dépossédant ainsi de ce fait de sa fonction probable d’élaboration artistique d’une problématique profonde ».

Hans Bellmer, Unica, 1958, tirage de 1983, 24x18cm, coll. privée Paris

Son travail plastique, donc, est dispersé, et bien des oeuvres ont disparu (voire ont pu être subtilisées dans les hôpitaux); elle en a elle-même détruit beaucoup au cours de ses crises. Le seul musée généraliste qui possède des oeuvres d’elle les a classées dans sa section surréaliste : c’est le Musée d’Israel. D’elle, le Centre Pompidou n’a, en bibliothèque, qu’un livre en commun avec Max Ernst : rien d’autre, sinon une malheureuse affiche. Il y a dans cette exposition 107 dessins, gouaches et aquarelles (dont cinq appartiennent au Musée Sainte-Anne), plus une trentaine de documents, catalogues, lettres. Trois oeuvres de Bellmer dans l’exposition, une gouache sur fond noir avec un portrait très géométrisé (absente du catalogue), un dessin (Portrait d’Unica avec l’oeil sexe), et cette photographie, faisant partie d’une série où elle est ligotée avec du fil, son corps déformé sous la tension, à la Jeandel : cette photographie, recadrée et, je crois, virée fut reprise en couverture de la revue Le Surréalisme même, avec la légende « Tenir au frais ». On se gardera toutefois (comme pour Araki et le kinbaku) d’en tirer des conclusions trop hâtives sur les rapports de couple de Bellmer et de Zürn. Fut-elle victime de Bellmer (comme le suggère Gisela Sonnenburg dans le catalogue) ? Rien n’est moins sûr (voir par exemple l’entretien avec le Dr. Jean-François Rabain dans ce même catalogue).

Unica Zürn, ST, 9 novembre 1961, Hôpital Sainte-Anne, encre sur papier, 50x67cm, MAHH Sainte-Anne

Donc une centaine d’oeuvres anguleuses, pointues, dérangeantes, envahissantes, parfois débordant presque de la page, et parfois au contraire flottant au milieu du blanc (plus rarement du fonds noir). Des motifs animaliers à profusion : poisson, lapin, pieuvre, insectes, et des formes humaines démembrées, yeux, visages, seins pointus, vulves. Un dessin très fin, limpide, que ce soit au crayon ou à l’encre de Chine, des traits entrelacés, brodés avec précision, enguirlandés. Une calligraphie pleine et déliée de paraphes, de méandres, sans taches, sans ratures. habités de rhizomes, d’influx vivants irriguant toute la feuille, la sous-tendant. Partout, des motifs végétaux, organiques, cancéreux, irradiant. De rares paysages dans le lointain, une ville, des bâtiments. Des mots parfois, des anagrammes dont elle est experte. Des explosions, parfois colorées, des dérives, des chevelures, des flux et reflux. Comme un dessin automatique, son trait se déroule sur le papier, les formes apparaissent peu à peu, les espaces se construisent avec de la matière, des petits traits, des cils, des pointes, comme une vie grouillante et vénéneuse.

Unica Zürn, ST, 1957, pastel sec et gouache sur papier, 33×55.5cm, coll. privée Paris

Ses dessins n’ont pas grand chose à voir avec ceux de Michaux, plus hallucinés et systématiques, ni avec ceux de Bellmer, plus froids et géométriques, plus ouvertement sexuels aussi. Rien à voir non plus avec l’art brut, tel qu’on le définit communément; guère de traces ici de ses souffrances ou de ses obsessions psychiques. Elle s’inscrit évidemment dans la veine surréaliste, mais n’est à nul autre pareille : on reconnaît aussitôt un dessin d’elle, vibrant sous nos yeux, et on a du mal à s’en détacher. Catalogue intéressant, spécialement les textes d’Anne-Marie Dubois et de Jean-François Rabain, avec une bonne bibliographie; par contre la biographie du catalogue de la Halle Saint-Pierre était bien plus détailllée, et le texte de Roger Cardinal, très éclairant,  aurait dû être repris ici.

Une réflexion sur “Unica Zürn : identité propre et réalité singulière, envers et contre tout

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s