Le soleil noir de la mélancolie (Femmes photographes d’Amérique Latine)

Sol Negro, couverture du livre, avec détail de Paz Errazuriz, Club Buenos Aires, Santiago, 1987

en espagnol

Sol Negro, Mujeres en la Fotografia / Black Sun, Women in Photography (Toluca / RM, 2019, 160 pages, en anglais et en espagnol) est le catalogue d’une exposition éponyme (que je n’ai pas vue) de la collection Anna Gamazo de Abelló au Centro de la Imagen de Mexico dans le cadre du festival Fotomexico. Curieusement, l’introduction par les deux commissaires, Maria Wills Londoño et Alexis Fabry (qui est aussi l’éditeur du livre, le curateur de la collection de photographies de Mme de Abelló et de celle des Poniatowski, que ce duo montra à Arles en 2017), cite Julia Kristeva, mais pas Nerval (ni, heureusement, Wiligut). Ce livre présente douze photographes latino-américaines (3 Colombiennes, 3 Chiliennes, 2 Argentines, 2 Péruviennes, 1 Mexico-Américaine et 1 Brésilienne), déjà confirmées et connues (nées entre 1944 et 1970, plus une du début du XXe siècle, Carolina Cardenas) : pas vraiment la jeune scène locale. Les oeuvres elles-mêmes vont de 1933 (Cardenas) à 2018 (Calle et Donoso). Chaque artiste a un texte de présentation, parfois avec ses propres citations, et un portefeuille qui va de 4 à 20 reproductions. Toutes, sauf une, photographient en noir et blanc. Seule, sauf erreur, la Chilienne Paz Errazuriz a eu une exposition importante en France (à Arles en 2017, avec l’appui du Jeu de Paume). Je me souviens d’avoir aussi vu cette même année à Arles, dans la collection Poniatowski la Brésilienne Rosa Gaudatino, et Johanna Calle dans l’exposition colombienne, et aussi à Lescure en 2012 l’Argentine Adriana Lestido. Donc, beaucoup de découvertes, mais un ensemble assez disparate. Il est question ici d’ombre, de mélancolie, de souffrance, d’histoires de femmes, du côté sombre de la vie, annonce la préface des deux commissaires. Feuilletons. Curieusement, ce sont les moins âgées (celles nées entre 1965 et 1970) qui m’ont le plus intéressé.

Luz Maria Bedoya, Aéroport José Marti, La Havane, 1997, 18x18cm

Celle qui, à mes yeux, ressort en premier dans le registre de l’ombre et de la mélancolie, est la Péruvienne Luz Maria Bedoya (1969) et sa série, déjà ancienne, à l’aéroport José Marti de La Havane en 1997 : des passagers photographiés subrepticement à contre-jour, de simples silhouettes se détachant devant les grandes baies vitrées : on y perçoit une tension, une attente, presque un malaise. Le contrepoint en est sa série Area (1999) où elle photographie des façades sombres d’immeubles, la nuit, avec seulement une fenêtre éclairée : une forme de voyeurisme, mais surtout une inquiétude sourde, suspendue, un essai sans conclusion. Et aussi une réflexion sur la photographie même, qu’elle continue de poursuivre.

Milagros de la Torre, série Les pas perdus, Ceinturons utilisés par le psychologue Mario Poggi pour étrangler un violeur durant son interrogatoire par la police, 1996, 40x40cm

Autre ensemble sombre et mélancolique, les objets sous scellés de l’autre Péruvienne, Milagros de la Torre (1965), série de 1996 titrée Les pas perdus (le hall du tribunal de Lima). Ces 15 images sombres représentent des objets qui ont servi d’évidence lors de procès criminels : couteaux, drapeau avec faucille et marteau du Sentier Lumineux, chemise tachée de sang d’une victime, ceintures strangulatrices (un crime étrange), balles, fausse carte de police, etc. Photographiées de près, avec un fort vignettage très délibéré, ces natures mortes sont aussi des traces, des débuts d’histoires, des évocations de crimes, de révoltes et de souffrances.

Rosario Lopez, Esquina Gorda n°16, 2000, 44×37.5cm

La seule artiste qui photographie en couleur est la Colombienne Rosario Lopez, qui recense les Esquinas gordas, les ajouts de béton faits pour empêcher les SDFs de dormir dans un coin (et, accessoirement, pour dissuader quiconque d’uriner là; y en a-t-il chez nous ? ) : des sculptures visibles (rigides, géométriques, formelles, minimalistes) servant à rendre invisibles des corps humains (souples, avachis, défaits, diminués). C’est, de manière oblique, subtile et discrète, le travail le plus radical de cet ensemble, car il ne montre pas directement les laissés pour compte, comme le font les autres, mais il les inscrit dans le paysage urbain et ainsi les fait surgir dans notre pensée du fait même de leur invisibilisation.

Johanna Calle, série Analogues, Femme sur la plage, 2018, 11.5×9.5cm

La Colombienne Johanna Calle (1965) juxtapose un négatif et son positif, non pas en les superposant exactement comme Ignaz Cassar, mais en décalant le négatif coupé au carré du positif rectangulaire : l’opposition des deux tonalités, l’évidence de l’identité des formes inversées, l’écho et le contraste entre les deux images résonnent de manière déroutante. Papier / celluloïd, opacité / transparence, blanc / noir (et vice versa), ces oppositions font vibrer l’image. L’image positive est complète, mais partiellement invisible; l’image négative est incomplète, recadrée, mais entièrement visible. Elle poursuit ce travail sur la réalité de la représentation avec de faux polaroïds, qui sont en fait des tirages Instamatic effacés, retravaillés, dessinés : l’image a disparu (et l’artiste vient d’un pays où le mot desaparecidos est lourd de sens). Une autre manière de faire resurgir la noirceur du monde.

Helen Zout, Uniformes des forces armées argentines, 2000, 21.3×16.1cm

Tout comme Johanna Calle, plusieurs des artistes présentées ici interviennent sur la photographie elle-même de manière non conventionnelle : Helen Zout (elle-même ancienne résistante clandestine) en superposant des uniformes de policières argentines impliquées dans la torture, la banalité du mal, Claudia Donoso en recomposant des gravures de Goya, Leonora Vicuna en peignant des photos de danseurs, Milagros de la Torre en retravaillant des photos d’identités. Plusieurs, comme Johanna Calle, travaillent avec des photos trouvées : Helen Zout avec des images de la dictature argentine, Carla Rippey avec des dandies mexicains.

Sergio Trujillo Magnenat, Carolina Cardenas, 1934, 16.9×11.6cm

Enfin, de manière plus directe que Rosario Lopez, certaines présentent les marginaux dans leur société : prisonnières d’Adriana Lestido, prostituées de Rosa Gauditano, travestis de Paz Errazuriz. Enfin, unique dans cet ensemble un peu hétéroclite, l’artiste art déco colombienne Carolina Cardenas (1903-1936) ou plutôt le peintre colombien moderniste Sergio Trujillo Magnenat (1911-1999) qui la photographia dans une entreprise commune, et est de ce fait le seul homme de l’exposition (avec même son autoportrait !) : des photos intimes, modernistes, sobres, très construites et mises en scène, et, vu sa mort prématurée, pleines de tristesse.

Livre reçu en service de presse

 

 

Une réflexion sur “Le soleil noir de la mélancolie (Femmes photographes d’Amérique Latine)

  1. Je dois seulement ajouter que (comme dans l’exposition de la collection Poniatowski à Arles mentionnée dans l’article) la seule représentation du Brésil consiste en des photos de putes : les commissaires semblent avoir quelques préjugés …

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