Als ich can (van Eyck)

Couverture de Van Eyck, Thames and Hudson, 2020, avec détail (le miroir) de Jan van Eyck, les époux Arnolfini, 1434, huile sur panneau, 82.2x60cm, National Gallery, Londres

en espagnol

Donc, je ne verrai pas l’exposition van Eyck à Gand, où je devais aller demain (voir aussi ce site). En (maigre) compensation, voici une critique du livre publié officiellement à l’occasion de l’exposition Van Eyck (Thames and Hudson, 2020, 504 pages, 370 illustrations, £60, plus d’un kilogramme, en anglais; une version en français doit sortir bientôt, à 70€). Ce livre magnifiquement illustré n’est pas un catalogue de l’exposition : il n’y a pas de notice sur chacune des oeuvres exposées, ni même de liste de ces oeuvres; ce livre n’est pas non plus une monographie synthétique sur les van Eyck (Jan et son frère), ni un catalogue raisonné. C’est un recueil d’essais fort érudits sur divers sujets concernant van Eyck; certains sont très pointus, d’autres plus généraux. C’est donc un livre plutôt destiné à ceux qui veulent approfondir leur connaissance de van Eyck et/ou jouir de la splendeur des reproductions (pour mémoire, ce site offre des reproductions très détaillées des oeuvres de van Eyck). NB : je n’ai pas mentionné spécifiquement ici Hubert van Eyck, co-auteur de l’Agneau Mystique avec son frère Jan.

Victor Lagye, Adam et Eve, d’après Hubert et Jan van Eyck, 1865, huile sur panneau, 2x 213x37cm, Eglise Saint Bavon, Gand

Ainsi, l’essai sur la localisation de la maison de Jan van Eyck à Bruges (5 auteurs, p.126-137) n’intéressera sans doute que des spécialistes. Sa biographie (et celle de sa famille) par Jacques Paviot (p.58-83) est érudite, chargée de références savantes, et de ce fait peu aisée à lire. L’essai (4 auteurs, p.316-329) sur les carrelages et tapis dans son oeuvre est aussi très analytique et pointu, démontrant une claire influence arabe, tant des carreaux mozarabes de Valence que des tapis dits turcs : on sait que Jan van Eyck voyagea en Espagne, faisant partie de l’ambassade « conjugale » du Duc de Bourgogne au Portugal (à propos de laquelle il faut lire la fiction de Jean-Daniel Baltassat), et se rendit même à la cour de l’Emir de Grenade, alors royaume musulman (p.72); on se demande même si, au cours d’une de ses missions secrètes pour Philippe le Bon, il n’alla pas à Jérusalem (p.78 & 96). L’essai sur l’histoire des repeints et des restaurations de l’Agneau Mystique (Hélène Dubois, p. 236-257) est aussi plutôt destiné à des experts, mais il est le seul à évoquer incidemment l’histoire du polyptyque : l’oeuvre d’art la plus volée au monde, treize fois, dit Noah Charney*. Mais, quand  les Français volent le panneau central en 1794, ils le restaurent bien mieux que les Gantois; de même quand les panneaux latéraux, vendus par les prêtres de Saint Bavon en 1816 et ensuite acquis par le Musée de Berlin, sont retournés en 1920 après le Traité de Versailles, ils sont en bien meilleur état que le panneau central resté à Gand (p.255). On sait aussi que les panneaux représentant Adam et Eve nus furent pudiquement déposés à la fin du XVIIIe siècle, et que le peintre « braghettone » Victor Lagye en fit des copies « habillées » en 1865 pour ne pas choquer les fidèles (ci-dessus). Autre péripétie, deux panneaux furent volés en 1934 et un seul retourné; le manquant, les Juges intègres, a été remplacé par une copie. L’auteure passe brièvement sur le transfert avorté du polyptyque au Vatican en 1940, stoppé à Pau, et le vol par les Allemands en 1942 (que l’introduction, p.19, qualifie de « crime de guerre commis par des Français collaborateurs » …), et elle est plutôt critique sur les restaurations faites, en particulier celle de 1951. La restauration actuelle est détaillée sur ce site.

Détail redressé de Willem van Haecht, Le cabinet d’art de Cornelis van der Geest, 1628, huile sur panneau, 120.5×137.5cm, Rubenshuis, Anvers

La première partie du livre, le contexte historique, comprend, outre les études déjà mentionnées sur sa famille et sa maison, un essai historiographique de Larry Silver (« Idées et Méthodes de la recherche sur van Eyck », p.36-57) et un excellent texte de Jan Dumolyn et Frederik Buylaert sur le monde de van Eyck (p.84-121). Le premier, outre sa dimension purement historiographique (en particulier sur les attributions), met l’accent sur les thèmes principaux de van Eyck, la fonction et le sens de ses principaux tableaux, notant qu’il fut un des premiers artistes de notre ère à signer ses oeuvres et un des premiers (après quelques miniaturistes) à réaliser, suppose-t-on, son autoportrait (en bas), ce qui fait écho à mon récent billet sur la figure de l’artiste. Parmi les oeuvres perdues de van Eyck qu’il recense, il mentionne celle ci-dessus, qu’on ne connaît que par sa reproduction dans un tableau de Willem van Haecht, et que le catalogue restitue et redresse (p.48) :  peut-être Marguerite van Eyck et Jeanne Cenami, future épouse Arnolfini, lors d’un bain rituel avant épousailles; le miroir convexe reflètant les deux femmes, à droite, évoque, bien sûr, les Epoux Arnolfini. Et donc le texte sur le monde de van Eyck, par Dumolyn et Buylaert, a été, pour moi, le plus éclairant de tout le livre : en effet les deux historiens proposent ici une histoire sociale (et, un peu, économique) de l’oeuvre de van Eyck, comment elle se place dans les différents réseaux auxquels van Eyck appartient, les guildes (dont, au passage, ils relativisent le poids contraignant, p.91-92), la ville, la cour, les clients de l’artiste. Suivant en cela Jacob Burckhardt, ils montrent comment l’artiste en tant qu’individu émerge à partir de ses différents contextes sociaux, culturels et économiques. C’est non seulement une approche très pertinente, mais, de plus, l’article est écrit clairement, sans pédantisme et avec humour.

Hubert et Jan van Eyck, Adam (détail), Adam, L’Agneau Mystique, 1432, huile sur panneau. Photo David Levene, courtesy MSK Gand

La seconde partie reprend le thème omniprésent dans la communication actuelle sur van Eyck, la révolution optique. Maximiliaan Martens y développe ce concept (p.140-179) en mettant l’accent sur la familiarité de van Eyck avec la littérature, la science, et en particulier l’optique et la géométrie, et sur sa connaissance des écrits de Pline l’Ancien et de Alhazen; il en induit à la fois son naturalisme et son attention aux détails, et aussi son intérêt pour les reflets, les miroirs, et, parfois, les trompe-l’oeil (ci-dessus le pied d’Adam qui, littéralement, sort du cadre), notant toutefois que les perspectives de van Eyck sont souvent erronées par rapport aux futures règles albertiennes (p.163). Astrid Harth et Frederica Van Dam s’intéressent à l’optique et à la lumière comme composantes d’une vision spirituelle (« Voir la Gloire de Dieu », p.180-203), montrant bien comment les frères van Eyck combinent expérience empirique et connaissance scientifique, et affirmant que leur contribution à l’art de la peinture est « le développement d’une métaphore scientifique et intrinsèquement visuelle pour le concept métaphysique de vision spirituelle » (p.186). Elles affirment aussi que le naturalisme sensuel de van Eyck choquait et que la plupart de ses copistes (dont Michiel Coxcie), ainsi que les désastreux repeints de 1550 l’ont atténué, en idéalisant et intellectualisant les formes, les corps, les couleurs, les drapés, les effets d’optique. Matthias Depoorter étudie la nature chez van Eyck, son grand souci du détail et son réalisme scientifique quand il peint oiseaux, fleurs, nuages et même rochers.  Et cette partie se clôt avec l’essai d’Hélène Dubois sur les restaurations et repeints, mentionné plus haut.

Jan van Eyck, La Naissance de Saint Jean Baptiste, Heures de Turin-Milan, vers 1420 ou vers 1435, tempera, or et encre sur parchemin, page 28.4×20.3cm, Musée civique d’art ancien, Turin

La troisième partie est la plus « classique », car, à part l’essai sur les carreaux et tapis arabes, elle présente des études sur des oeuvres spécifiques, que les auteurs analysent en grand détail (c’était déjà le cas pour l’Annonciation dans l’introduction, p.24-25). Stephan Kemperdick (p.260-283) écrit sur la Madonne dans une église, les détails architecturaux, la disproportion de la Vierge par rapport au bâtiment, et les jeux de lumière au sol. Guido Cornini (p.284-295) étudie les divers portraits du Christ (Sancta Facia, Vera Icon) dont ne subsistent plus que des copies, notant à quel point ce sont de vrais portraits et non des archétypes, mais s’aventurant un peu en supputant une influence de van Eyck sur Fra Angelico. Dominique Vanwijnsberghe produit une analyse passionnante des miniatures dites « des Heures de Turin-Milan » (certaines, ayant brûlé, ne sont connues que par des photographies), tentant de déterminer qui les a peintes (27 mains différentes ? dont une ou deux très eyckiennes), quand (van Eyck jeune vers 1420 ? van Eyck mûr vers 1435 ? des suiveurs de van Eyck ?), où (dans le Hainaut, conclut-il) et pour qui (selon lui, Marguerite de Bourgogne) : son enquête est agréablement écrite et nous tient presque en haleine. De plus, ces miniatures sont splendides, réalistes, expressives : comme exemple, ci-dessus, la scène domestique de la Naissance de Saint Jean Baptiste, avec une profusion de détails (et le pauvre Zacharie, relégué dans un couloir, lisant à l’écart du gynécée). Et, parfois, un peu d’illusionisme eyckien : l’église de la Messe des morts n’est pas achevée, on voit tout en haut, hors cadre, les briques en attente d’un revêtement de pierre; c’est un édifice fictif, une construction mentale.

Jan van Eyck, Annonciation, Triptyque de Dresde, 1437, huile sur panneau, 2 fois 33×13.5cm, Galerie de peintures anciennes, Dresde

La dernière partie, sous le titre « Dialogues », analyse l’influence de van Eyck sur d’autres artistes, de manière très classique et assez convenue : dans l’art européen au XV et XVIe siècles (Till-Holger Borchert, p.424-445 et Lieve de Kesel, p.332-363), en Italie (Paula Nuttall, p.402-423) et, curieusement, au XIXe siècle et jusqu’à Giacometti, de manière assez peu convaincante et davantage sur la base de citations que de comparaisons esthétiques (Johan de Smet, p.446-462). Heike Zech analyse la présence d’objets en métal et en verre dans l’oeuvre de van Eyck (p.390-399). L’article le plus intéressant de cette partie est celui d’Ingrid Geelen (p.364-389) sur les rapports de van Eyck avec la sculpture, art qu’il ne pratiqua sans doute pas lui-même, même s’il fut amené à concevoir des sculptures (p.386) et à en peindre (p.388); mais plusieurs de ses panneaux sont, en fait, des représentations bidimensionnelles de statues extrêmement bien rendues : ci-dessus, l’Annonciation au revers du Triptyque de Dresde.

Jan van Eyck, Portrait d’un homme au turban rouge (autoportrait), 1433, huile sur panneau, 26x19cm, National Gallery, Londres

Ce livre a une bibliographie importante (p.465-491) et sérieuse (la preuve : ni Baltassat, ni Charney*, ni Postel n’y figurent …). Les reproductions sont d’excellente qualité, mais, pour savoir par exemple le médium et les dimensions d’une oeuvre, il faut se reporter à une annexe, peu pratique à utiliser (p.492-497), avec quelques rares erreurs (14.4 au lieu de 14.2 p.301). Autre reproche mineur, pas de biographie des contributeurs, à part, pour cinq d’entre eux (sur 26), leur titre sur le rabat de la couverture. En conclusion, ce livre académique donne une série de coups de projecteur sur certains aspects de l’oeuvre de van Eyck. C’est un choix, sélectif et clairement non exhaustif. Ainsi, toute l’approche sémantique de Panofsky et de ses disciples ou exégètes est délibérément omise, car « déja beaucoup diffusée » (p.22). Les époux Arnolfini n’ont droit qu’à une portion congrue, eux aussi sans doute déjà trop étudiés (mais, par exemple, un essai sur le miroir chez van Eyck aurait pu trouver sa place ici). Donc, me répétant, c’est un excellent livre, mais ce n’est ni un catalogue de l’exposition, ni une monographie. « Als ich can« , comme je peux, était la devise de Jan van Eyck, inscrite sur le cadre de son présumé autoportrait (ci-dessus).

  • Addendum du 18 mars : je n’avais pas fini de le lire quand j’ai écrit ce billet, mais je ne recommande absolument pas le livre de Noah Charney, bourré d’inexactitudes et de préjugés. Les quelques anecdotes distrayantes qu’il conte (et dont je ne suis pas 100% certain de la véracité) ne valent pas la peine de lire le livre.

Livre reçu en service de presse. 

 

Une réflexion sur “Als ich can (van Eyck)

  1. alain LE PROVOST dit :

    Bonjour et merci pour ce voyage ! Je me souviens d’avoir beaucoup entendu parler à sa sortie du livre de Postel que vous évoquez. Je crois même l’avoir écouté dans une émission radio. Dois-je comprendre que ce n’était pas très sérieux ? Bonnes lectures. alain

    [En couverture du livre de Postel, il y a un bandeau rouge disant « Les secrets du tableau de van Eyck. Roman d’investigation « . Postel est un médecin généraliste passionné par l’art, il définit son livre comme « l’application à une oeuvre picturale des méthodes de l’observation clinique attentive ».
    Je ne suis pas assez compétent en études eyckiennes pour porter un jugement sur son travail, mais il n’est guère étonnant que les sérieux historiens d’art qui ont produit le livre que j’ai recensé ne lui accordent guère de crédit.
    ]

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