Photographe et philosophe, Jean-Jacques Gonzales entre le réel et l’image

Jean-Jacques Gonzales, L’Atelier contemporain, couverture (photo de la série bouquets)

Le travail photographique de Jean-Jacques Gonzales, L’Atelier contemporain, Strasbourg, 2020 (doit sortir en juin), 200 pages, 110 photographies.

Jean-Jacques Gonzales, série maritimes, p.79

 

en espagnol

Je dois avouer que je ne connaissais pas Jean-Jacques Gonzales avant de recevoir ce livre, et que c’est d’abord le nom de Jérôme Thélot (dont j’avais lu avec intérêt la Critique de la raison photographique) qui m’a attiré. Et pourtant, il ne faut pas (comme je l’ai fait) commencer par le texte de Thélot, qui représente la moitié du livre, mais il faudrait d’abord, avant les textes, regarder les photographies de Gonzales : il est un peu dommage que, au lieu d’un portefeuille séparé, elles soient disséminées comme des illustrations du texte, induisant subrepticement une forme de subordination dissimulée, d’autant plus que, Gonzales ne légendant pas ses images (mais nommant seulement ses séries), ce sont des citations de Thélot qui sont présentées comme les légendes. Donc il faudrait, je crois, suivre le parcours inverse du mien (en tout cas si vous ne connaissiez pas déjà le travail de Gonzales) : d’abord regarder longuement ses photographies, en faisant abstraction du reste, ensuite lire les extraits de son journal photographique 1998-2019 (« La fiction d’un éblouissant rail continu ») qui occupent la seconde moitié du livre, et ensuite, seulement, lire l’exégèse de Thélot. Et c’est aussi dans cet ordre là que je vais vous en parler.

Jean-Jacques Gonzales, série traces, p.61

La plupart de ses photographies, environ 90 dans cet ensemble, ressortent d’une même démarche, d’un même style, que, je crois, après qu’on en ait vu quelques-unes, on reconnaîtra ensuite au premier coup d’oeil. Gonzales photographie des paysages déserts et sombres, des arbres fantomatiques,  des bords de mer aux cieux tourmentés, jamais le moindre être humain, jamais le moindre « pittoresque ». Pas d’anecdotes, pas d’histoires ni de nostalgies. Ses photographies sont sombres, quasi toutes en noir et blanc (et, à une exception près, les rares couleurs sont sourdes, éteintes), souvent floues ou voilées. S’en dégage un sentiment irréel, une inquiétante étrangeté, une émotion sinon funèbre, en tout cas mélancolique, une sorte de suspension, d’absentement.

Jean-Jacques Gonzales, série arbres, p.53

C’est que ses photographies sont pleines d’imperfections, de ratés, de perturbations visuelles; il les liste avec humour, se dressant contre celui (innommé) qui fut son « Maître » en photographie à ses débuts (p.176) : « rayures du négatif, poussières, noirs bouchés, blancs vides, taches, fixage, lavage défaillant, traces de séchage, de doigts, surexposition, sous-exposition, vignettage, flou de mise au point, bougé, mauvais cadrage, arrière-plans encombrés, voilage ». Il ajoute : « Ces imperfections furent pour moi les marqueurs exacts de l’irruption du réel dans la photographie, de la vérité de la photographie. »

Jean-Jacques Gonzales, série blocs, p.14

Tout le travail de Gonzales tourne en effet autour de ce rapport entre le réel et la photographie : pour lui, elle est une trace, une empreinte, et il faut tenter de trouver la réalité derrière le visible, pour recréer l’émotion que la technique photographique a effacée, pour faire surgir l’appareillage, le dispositif, et le contrer. Retravaillant ses images en chambre noire, il leur redonne une forme d’aura en y réintroduisant tout ce qui les rapproche du réel, tout ce qui les éloigne de la reproduction technique. La technique permet ainsi de subvertir les codes de représentation.

Jean-Jacques Gonzales, série profils perdus, p.91

L’autre ensemble photographique présenté ici, une vingtaine d’images, est lié à son histoire personnelle : rapatrié d’Algérie à 12 ans, il a conservé des photographies ordinaires prises par son père, et il en ressort des détails ignorés, des arrière-plans négligés, avec un artifice ingénieux, celui d’un étroit « profil perdu » où les sujets photographiés par son père se retrouvent à demi hors champ, coupés, méconnaissables, afin que, décadrés, perturbés, nous regardions le reste, l’entour au lieu du sujet, dès lors oblitéré.

Jean-Jacques Gonzales, série profils perdus, p.165

Jean-Jacques Gonzales est un photographe qui philosophe et un philosophe qui photographie; il a écrit, sur Camus (avec qui il partage une origine, une histoire), sur Mallarmé, sur Bonnefoy, et son journal est plein de citations d’écrivains et de penseurs, avec, curieusement, fort peu de photographes (Atget, William Klein, Nadar, Talbot, les Pictorialistes, et des inconnus – de moi – Andoche Praudel, Robert Groborne). C’est un journal, pas un traité, et on y navigue au fil des jours, au gré des aphorismes. J’en retiens entre autres cette citation d’Ernst Jünger que Gonzales a notée le  29 août 2013 : « Le chemin est plus important que le but […] Le chemin contient plus que ce que l’on atteint – par exemple le possible. »  C’est là toute une conception de la photographie comme processus plus que comme représentation, comme chasse plutôt que comme prise, qui se dessine. J’y trouve un écho avec les réflexions de Flusser sur l’apparatus et ses progammes, et aussi avec l’archerie zen et son influence sur un photographe très différent de Gonzales.

Jean-Jacques Gonzales, série san biagio, p.74

Ce n’est, je crois, qu’après ce cheminement qu’on peut réellement goûter le texte de Thélot. Ses chapitres ont nom « Présence et mémoire » ou « Absence et regard », et il revisite l’oeuvre de Gonzales en termes éloquents. J’ai noté son évocation légère de Morandi (p.51) : des moyens bien différents, mais une même quête de l’épuisement de la représentation. Tout un chapitre est consacré à une analyse de LA photographie couleur de Gonzales, l’église de San Biagio à Montepulciano, et à l’émotion qu’elle suscite; un autre (très bref) aux profils perdus. De Thélot, je retiens cette phrase (p.12) : « S’il adhère à ce monde, s’il en approuve immédiatement la vie, les essences et la force, cependant un voile, ou une distance ou une tache noire dans l’esprit l’en sépare aussi. » Tout est dit.

Jean-Jacques Gonzales, série arbres, p.24

Un livre fascinant, une découverte enrichissante. Seul reproche à faire à ce livre : le titreur ne s’est pas foulé … On peut lire aussi la critique sensible, comme toujours, du disert Fabien Ribery (dont l’expression sensible et sensuelle ne plaît pas à certain.e.s imbéciles).

Livre reçu en service de presse.

Une réflexion sur “Photographe et philosophe, Jean-Jacques Gonzales entre le réel et l’image

  1. Eric ANGELINI dit :

    Bonsoir,
    vous écrivez (Gonzales) :

    ressortent d’une même démarche,
    … ressortissent serait-il pas mieux ?
    Amitiés,
    Éric A.

    Merci de votre commentaire.
    Ca se discute, mais je ne crois pas avoir tort.

    Il y a en effet deux verbes ressortir, l’un se conjugue comme sortir et l’autre comme finir.

    « Ressortir à » donnerait en effet « ressortissent »; ce sens s’applique à une juridiction (d’où ressortissant), mais aussi (Trésor de la Langue française en B http://stella.atilf.fr/Dendien/scripts/tlfiv5/visusel.exe?12;s=1804926465;r=1;nat=;sol=1; ):
    « P. ext., dans la lang. soutenue.
    Qqc.1 ressortit à qqc.2. Être du domaine de, relever de. Synon. concerner, être du ressort de, appartenir à, se rapporter à, se rattacher à. Nous serons bientôt en mesure de fournir tout ce qui, de près ou de loin, ressortit à l’élégance féminine. Sur demande (…) nous nous chargeons de couper le vêtement sur le tissu choisi dans nos catalogues (BERNANOS, Mauv. rêve, 1948, p. 990) ».

    « Ressortir de » donne « ressortent ». ( Trésor de la Langue Française en 3 http://stella.atilf.fr/Dendien/scripts/tlfiv5/visusel.exe?11;s=1804926465;r=1;nat=;sol=0; )
    « Au fig. Apparaître comme conséquence incontestable, après examen, en conclusion. Synon. résulter, découler, se dégager. La principale vérité qui (…) ressort de ses études, c’est le néant de la vie de salon (PROUST, Guermantes 2, 1921, p. 416) ».

    Il pourrait y avoir dans ma phrase, je l’avoue, une certaine ambiguïté entre 1) « être du domaine de, relever de, appartenir à, se rapporter à, se rattacher à » et 2) « résulter, découler, se dégager ».
    Mais cette ambiguïté est levée par mon utilisation de la préposition « de » et non « à », qui est exclusive.

    Donc « ses photographies ressortent d’une même démarche » et « ses photographies ressortissent à une même démarche ».

    En tout cas, merci, en tentant de vous répondre, j’ai appris beaucoup de choses.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s