Anne Brigman, une icône féministe ?

Anne Brigman, Incantation, 1905, 28x15cm

 

en espagnol

Un article du New Yorker qui circule dans certains milieux m’amène à réagir et à écrire sur la photographe américaine Anne Brigman (1869-1950), dont je connais un peu le travail. En effet, les éxégètes de cet article mettent l’accent sur son invisibilité, sa domination par le patriarcat, son déni, sa minimisation récurrente : oubliée et ostracisée parce que femme. C’est un discours déjà entendu sur Frida Khalo, Camille Claudel, Unica Zürn et bien d’autres, sans revenir au cas Berthe Morisot. Ce discours se répète dans le champ de la photographie avec, par exemple Gerda Taro ou Gertrude Käsebier, toutes victimes du patriarcat (laissant de côté, je présume, l’invisibilité, le déni et la minimisation de Suzanne Malherbe). Ce discours militant serait plus crédible s’il ne balayait pas d’emblée les études historiques, esthétiques et, dans certains cas (Claudel, Zürn), cliniques sur ces artistes pour mieux les instrumentaliser.

Anne Brigman, The Bubble, 1906, 17.8×22.9cm

Alors, qu’en est-il d’Anne Brigman ? Vivant à San Francisco au début du siècle, bourgeoise devenue bohème, ayant quitté son mari (ce qui est alors assez rare, mais fut aussi le cas de Jessie Tarbox) et bisexuelle, exposant ses photographies à partir de 1902 (à 33 ans), elle fut membre dès 1903 du groupe Photo Secession (remplaçant ensuite Käsebier comme figure féminine centrale du groupe) et passa près d’un an sur la côte Est en 1910, à New York avec Stieglitz, puis dans le Maine à l’école de Clarence H. White : pour cette provinciale isolée, ce fut une sorte de consécration. Mais, alors que Alfred Stieglitz lui proposait une exposition personnelle, à la Galerie 291, elle déclina, demandant qu’on la repousse indéfiniment, car ne se sentant pas à la hauteur (la meilleure source sur cette période est le livre de l’historienne C. Jane Gover, The Positive Image: Women Photographers in Turn-of-the-Century America; voir les pages 42-43 et 97-103); comparant son travail (je vais y revenir) à celui des autres membres de Photo Secession, elle en fut « stupéfiée », se sentant décalée par rapport à l’esthétique du groupe, dont certains la considéraient comme une femme victorienne conventionnelle et provinciale, loin de leurs aspirations à la modernité. Elle n’était pas la seule femme du groupe, qui en comptait au moins une vingtaine (20%, un taux assez unique alors) et elle était proche de Stieglitz, avec qui elle échangea plus de cent lettres, qui l’aida aussi beaucoup commercialement et qui, des années plus tard, écrivit une préface (non publiée) pour son livre (se terminant par « I deeply respect her as a worker »). Cas typique d’un « faiseur de goût » misogyne qui la promeut, puis la rejette ? C’est un peu court.

Photographe inconnu, Anne Brigman photographiant

Au début du XXe siècle, San Francisco n’est pas un grand centre culturel (et le séisme de 1906 n’aide pas), mais, culturellement, une petite ville de province. Même dans ce contexte resserré, Brigman, curieusement, ne semble pas avoir interagi avec Arnold Genthe, peut-être alors le meilleur des photographes californiens, qui fut le professeur de Dorothea Lange. Elle fréquentait  Francis Bruguière, lui aussi membre de Photo Secession, et Imogen Cunnigham, qui, au, début, s’inspira de ses nus avant de passer à des photographies plus denses; tous deux, d’ailleurs, connurent des carrières plus brillantes que Brigman. Contrairement à ce qu’on peut lire, Brigman n’était pas la seule membre de Photo Secession à l’Ouest du Mississipi (mais la seule « Fellow ») : outre Bruguière à San Francisco et Harry Runbicam à Denver, on trouve au moins Adelaide Hanscom Leeson (Californie puis Alaska; connue pour son Rubaiyat) et trois femmes dans l’Oregon, Myra Albert Wiggins, Lily Edith White et, la plus intéressante à mes yeux, Sarah Hall Ladd).

Anne Brigman, Autoportrait avec son chien Rory, épreuve tachée

Outre ses publications dans Camera Work (12 photographies dans quatre numéros, à égalité avec Käsebier, 12 images dans deux numéros), Brigman eut, de son vivant, de nombreuses publications et expositions, et connu même un franc succès. Elle n’était certainement pas invisibilisée. Elle a depuis été, en France, dans l’exposition du Gulbenkian en 2009 (le catalogue la définit comme une « vraie féministe ») et dans celle au Musée d’Orsay en 2015 (le catalogue la dit, curieusement, « amateure »). Aux Etats-Unis, elle a eu plusieurs expositions individuelles depuis sa mort en 1950 : à Oakland en 1974, à Santa Barbara en 1995, en Ontario en 2005, au Nevada Museum en 2019 (un excellent musée dans mon souvenir), à la Grey Art Gallery de NYU en 2020 (exposition annulée du fait de la pandémie; voir cette vidéo). Une importante monographie  sort prochainement. Le Metropolitan Museum possède une quarantaine de tirages d’elle. Mais il est certain qu’elle n’a pas eu la visibilité de Stieglitz ou d’Imogen Cunningham. Pourquoi ? Et si, au lieu de parler de déni systémique patriarcal (auquel Cunningham, elle, aurait échappé), si on regardait son travail ?

Anne Brigman, ST (Study of Sand Erosion) 1935, 17.8×22.9cm

Je connais moins bien ses photographies d’après 1929 (comme celle ci-dessus), quand, à soixante ans, elle s’établit à Long Beach et photographie l’effet de l’eau et du vent sur le sable, photographies « straight » quasi-abstraites, arrivant peut-être un peu tard après le virage moderniste de Stieglitz et de Paul Strand de 1917. Mais Brigman, adepte des randonnées en moyenne montagne dans la Sierra Nevada, est surtout connue pour ses nus féminins en plein air; elle est certainement la pionnière de ce type de photographie (et a eu de nombreux « disciples », comme cette autre exposition au Nevada Museum l’explorait), même si la démarche intellectuelle, sensible, politique, féministe d’une Ana Mendieta, par exemple, se situe aux antipodes de celle de Brigman. Brigman est une pictorialiste : ses photographies sont extensivement retravaillées, dessinées, peintes, retouchées, composées à partir de deux négatifs, pour parvenir à ce qu’elle considère l’image parfaite. Son inspiration est mystique, païenne (son livre se nomme Songs of a Pagan), néo-antique

Anne Brigman, détail de Autoportrait avec son chien Rory

(esthétiquement, on pense au néo-paganisme allemand, mais on doit espérer que le détail ci-contre ne soit qu’une coïncidence), et ses photographies visent à promouvoir une forme d’idéal, de pureté sensuelle et naturelle. Ce paganisme fut aussi une des raisons de la distance que prit Stieglitz, celui-ci étant bien plus intéressé par les théories de Freud et de Havelock Ellis sur l’énergie sexuelle comme source de création (comme elle se manifeste par exemple dans la danse d’Isadora Duncan), que par le naturisme païen assez basique de Brigman.

Alfred Stieglitz, Georgia O’Keeffe, 1918, 23.5×15.4cm

Si les premières photographies d’Imogen Cunningham (et en particulier la série On Mount Rainier) s’inspirent de cette veine, celle-ci s’en détournera assez vite pour aller vers plus de réalisme et de modernisme. Comparons par exemple les photographies de Brigman avec ce portrait que Stieglitz fit de sa compagne Georgia O’Keeffe en 1918 : regardons la photographie. Stieglitz photographie une personne bien réelle, son regard détourné, les plis de son cou, les imperfections de sa peau, ses aisselles non épilées; c’est, je pense, une photo non retouchée, ou très peu. C’est la photographie d’UNE femme. Brigman, elle, photographie LA femme, un corps parfait, éthéré, sans rides, sans taches, sans poils incongrus, un corps transformé en objet (comme le fait la photographie publicitaire et la photographie dite « de charme »), elle photographie non des personnes, mais des corps, dont les visages sont rarement expressifs. Ni rudesse, ni simplicité, mais une pure construction esthétique. On comprend mieux que les nus des autres membres de Photo-Secession l’aient déroutée; ce n’est pas tant une différence entre regard masculin et regard féminin (même s’il y a encore du travail à faire sur le « female gaze » …), qu’une opposition entre nu-personne et nu-objet. Enfermée dans sa bulle pictorialiste (dont Cunningham sort, et que Cameron transcende), Brigman transforme le corps de ces femmes en un pur objet fait pour être regardé, et elle fait ainsi disparaître les personnes qu’elle a photographiées (y compris elle-même, parfois). Ceci explique probablement le relatif désintérêt pour son travail; et cela semble plutôt contradictoire avec le regain d’intérêt féministe en sa faveur, qui, tout à glorifier son passé de femme libre, bisexuelle, aventureuse dans un monde d’hommes (ce qu’elle fut, en effet), en oublie de porter un regard critique sur sa photographie : une forme de paresse insidieuse, pourrait-on dire.

[Ajout du 26 mai : On m’a fait remarquer que je n’avais indiqué que ses expositions posthumes.
Vous trouverez ci-dessous en commentaire une liste sommairement compilée (Wikipedia principalement) des expositions de son vivant (à partir des années 1930, elle photographie moins et se consacre au dessin et à l’écriture), et aussi quelques éléments sommaires sur sa réception critique.
Pour ceux que ça intéresse, la monographie qui sortira en juin donnera beaucoup plus d’informations.
27/05 : en commentaire ci-dessous, ma suggestion sur la manière dont un travail de recherche sérieux sur ce sujet pourrait être structuré.]

3 réflexions sur “Anne Brigman, une icône féministe ?

  1. On m’a fait remarquer que je n’indiquais que ses expositions posthumes.
    Voici, sommairement compilée (Wikipedia principalement) une liste des expositions de son vivant (à partir des années 1930, elle photographie moins et se consacre au dessin et à l’écriture), et aussi quelques éléments sommaires sur sa réception critique.
    Pour ceux que ça intéresse, la monographie qui sortira en juin donnera beaucoup plus d’informations.

    Expositions de son vivant
    1902. California Camera Club at San Francisco’s Second Photographic Salon in the Mark Hopkins Institute of Art.
    1902 Los Angeles Salon
    1903 San Francisco’s Third Photographic Salon

    entre 1904 et 1908 en Californie (source http://www.tfaoi.com/aa/10aa/10aa557.htm)
    Fourth and Fifth Annual Exhibitions of the Oakland Art Fund
    Palette, Lyre and Pen Club of Oakland (solo exhibit)
    Vickery, Atkins & Torrey Gallery in San Francisco (solo exhibit)
    Arts and Crafts Exhibition in Los Angeles
    Paul Elder Gallery in San Francisco (solo exhibit)
    California Guild of Arts and Crafts in San Francisco
    Oakland Club Room (solo show)
    First and Second Annuals of the Berkeley Art Association
    Alameda County Exposition in Oakland’s Idora Park
    Ebell Clubhouse in Oakland
    Del Monte Art Gallery in Monterey.
    Entre 1903 et 1912, plusieurs expos collectives à la galerie 291 (Stieglitz), mais en 1910, elle renonce à son expo individuelle
    1904 The Carnegie Institute in Pittsburgh (solo)
    1904 The Corcoran Art Gallery in Washington, D.C. (solo)
    1905 London Salon
    1908 Worcester Art Museum’s Fourth Annual Exhibition of Photographs
    1909 17ème exposition du Linked Ring (London
    1909 médaille d’or à Alaska-Yukon Exposition
    1911 Albright–Knox Art Gallery in New York
    1921 Gump’s Gallery in San Francisco (solo show)
    1921 First Annual Oakland Photographic Salon
    1923-26 International Exhibitions of the Pictorial Photographic Society of San Francisco in the Palace of Fine Arts and the Palace of the Legion of Honor.
    Plusieurs expositions à Carmel
    1925 League of Fine Arts in Berkeley and at the City of Paris Galleries in San Francisco
    1926 Morcom’s Gallery in Oakland
    1927 Fine Arts Society of San Diego
    1929 Exhibition of Dance Art at San Francisco’s East-West Gallery.
    1936 Bothwell and Cooke Galleries San Diego

    Réception critique
    La revue Camera Craft élogie ses photos au Los Angeles Salon of 1902 et va reproduire plus d’une douzaine de ses photos
    Reproductions dans Photograms of the Year
    1903 Reproductions dans deux numéros de Sunset magazine in 1903
    1904 -1908 : nombreuses critiques de ses expositions
    Nombreuses conférences
    1907 pleine page dans le supplement dominical du San Francisco Call par Emily J. Hamilton “Lens Studies of a Photo-Secessionist.”
    Une (unique ?) critique negative en 1908 quand son nu The Soul of the Blasted Pine, fut retire de l’exposition Idora Park
    Bien sûr : Membre, puis Fellow de Photo Sécession
    travail publié dans 3 ou 4 numéros (25; 38; 44; 45 ?) de Camera Work,(Stieglitz)
    1908 : article du San Francisco Call https://chroniclingamerica.loc.gov/lccn/sn85066387/1908-03-06/ed-1/seq-4/
    1908 Couverture du catalogue Kodak (suite à un concours)
    1909 membre du Linked Ring (London)
    1913 Long article et interview dans San Francisco Call,
    1915 co-curator avec Francis Bruguiere de l’exposition de photographie de Panama Pacific International Exposition
    1936 Los Angeles Times

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  2. Comment un travail de recherche sérieux sur ce sujet pourrait être structuré (simplement ma suggestion)

    1. Pourquoi Photo Secession n’a pas 50% de membres femmes ?
      D’abord, quelle est au début du siècle la proportion de femmes parmi les photographes professionnels et, disons, amateurs éclairés ? 50% ? 20% ? ou moins (j’ai lu une fois 10%, mais ne sais pas la source). Un travail méthodique devrait fournir ces chiffres sur la population des photographes américains.
      Ensuite pourquoi en est-il ainsi ? Un champ complexe d’investigation pour sociologues, économistes, anthropologues et « women studies », qui dépasse mes compétences.
    2. Photo Secession discrimine-t-il contre les femmes ? Une recherche sur les dossiers de candidature et de promotion à « Fellow » devrait aisément nous éclairer.
      Avec 20% de membres femmes, Photo Secession est bien au-dessus de Linked Ring, de la Royal Society et, bien sûr, de la SFP. Mais peut-être que, par exemple, les clubs californiens font mieux.

    3. Qui sont les membres de Photo Secession qui ont ensuite eu une « belle carrière » et sont encore reconnus ? On peut mesurer ça par le nombre d’expositions, de livres, la présence dans les grands musées, la cote aux enchères, … J’ai suggéré Stieglitz, Steichen, White et Käsebier (plus Coburn, mais davantage pour son travail ultérieur).
      Comment peut-on comparer la qualité de leur travail avec celui de Brigman ? Question délicate, mais des panels de critiques et d’historiens pourraient former une sorte de consensus.

    4. Y a-t-il des membres de Photo Secession dont ces panélistes jugeraient le travail inférieur ou égal à celui de Brigman, mais qui auraient connu une renommée bien supérieure ? À votre avis ?

    5. Parmi les membres de Photo Secession, lesquels ont un travail d’une qualité égale ou supérieure á Brigman, mais sont moins connus qu’elle ? J’ai suggéré Ladd, mais qui n’a vraiment photographié que pendant cinq ans avant de passer à autre chose (dont la Science Chrétienne); je suis assez partial du fait de son travail expérimental et abstrait, mais je suggérerais aussi Bruguière.

    Si on explore, même partiellement, ces pistes de recherche, on pourra alors avoir un discours basé sur des faits, et non sur des proclamations préformatées.

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