Un art furtif

Sophie Lapalu, Street Works New York 1969, Presses Universitaires de Vincennes, 2020

en espagnol

Je connaissais les actions performatives de Vito Acconci  et en particulier celle où, du 3 au 25 octobre 1969, chaque jour ou presque, il suit un inconnu dans la rue à New York, et note sur une feuille de papier son action : une brève description de la personne, les horaires, les endroits publics où elle va, boutiques, bars ou cinémas (le 7 octobre, à 8.10 PM, l’homme suivi va voir le film « Paranoia »), l’action s’arrêtant quand la personne suivie entre dans un lieu privé. J’ai  appris, en lisant le livre (264 pages) Street Works New York 1969 de Sophie Lapalu (à partir de sa thèse), aux Presses Universitaires de Vincennes (Paris 8), que cette action faisait partie d’un programme, Street Works, lancé par un curieux personnage, John Perreault (qui se décrit comme un « high-profile art critic », p. 137 et, p. 8, comme un poète « devenu critique d’art pour soutenir sa carrière d’artiste »).

Vito Acconci, Following Piece documentation, 1969-1988 (pas dans le livre)

Ce type d’action artistique éphémère est évidemment imperceptible, invisible, inaperçu, furtif, nul ne le remarque, et elle n’existe que dans le récit qu’on en fait. Sophie Lapalu l’inscrit de manière très complète dans une histoire qui reprend la figure du flâneur, Poe et Baudelaire, le détective (assez longuement, à la fin du livre), mais aussi Simmel, Foucault et Benjamin (et, dans un article, Peirce) : c’est la partie « érudite » de la thèse, fort intéressante. Elle la lie, tout en la contrastant, à Byars et à Kusama (p. 110-114), et mentionne brièvement Fluxus (p. 115), et les happenings (N. 126 p. 113). On peut discuter par contre l’analogie que l’auteure propose avec les situationnistes (p. 129-130), tant leur rapport à l’art et à la politique est différent, j’y reviendrai.

Vito Acconci, Following Pieces, 1970 (1969 ?), photo Betsy Jackson

Mais, d’une action aussi imperceptible, on n’a que les traces, véritables ou reconstruites. Il est déjà particulièrement difficile d’en faire l’inventaire : il y eu six vagues de Street Works (N. 2 p. 59), et, sur trois d’entre elles, nous ne savons apparemment presque rien. Le nº III comprenait 700 participants, et était de fait impossible à documenter ; le nº IV était parrainé, organisé, institutionnalisé, avec un vernissage, et n’avait plus la spontanéité bordélique des trois premiers (p. 103-107). Et comment révéler ces actions ? Acconci refait sa performance de suiveur avec une photographe l’année suivante (p. 182) : une reconstitution postérieure afin d’en garder une trace, mais sans le même protocole. C’est aussi que ces artistes tentent d’entrer dans le marché de l’art : ils doivent avoir quelque chose de vendable, un texte, une photographie (p. 141, 146). Et ils ont besoin d’être reconnus, ce que Acconci fait de manière totalement cynique en s’efforçant d’attirer l’attention sur lui de grands noms du monde de l’art (p. 168-170). C’est toute l’ambiguïté de cette démarche, bien démontée ici, et ce qui fait aussi, à mes yeux, que la comparaison avec les Situs ne tient pas, car ces derniers, assez rapidement, rejettent le monde de l’art et définissent leurs actions comme exclusivement politiques.

Affiche de Street Works IV, The Architectural League of New York, 1969

Justement, les Street Works sont-ils politiques ? Certes ils sont dans le contexte de la guerre froide (p. 13) et du Vietnam (p. 63), les luttes des Black Panthers et des homosexuels étant aussi très brièvement évoquées (p.61). L’accent politique, selon l’auteure, vient principalement du rapport avec le Art Workers Collective (p. 63-64), qui reste quand même un mouvement très « corporatiste », très limité à l’univers muséal, lancé par Takis pour protester contre le choix d’exposer une de ses sculptures au MoMA. Et la dimension socio-politique est plutôt une contrainte : suivre des femmes dans la rue vous fait passer pour un pervers (p. 69) et donc Acconci suit deux fois plus d’hommes (14) que de femmes (7) ; on est loin de mon cher Tichý. L’artiste Bernadette Meyer (belle-sœur d’Acconci), portant un blouson en peau de phoque, doit rebrousser chemin face à une manifestation spéciste (p.72). Il faut se plier aux règles et aux préjugés de la société, et, le cas échéant, la police est là pour les rappeler (p. 73) : pas exactement un mouvement contestataire. Dans ce registre, Jiri Kovanda, qui pratiquait des actions similaires comme une affirmation (discrète) de liberté dans le contexte totalitariste de la Tchécoslovaquie communiste, est à peine mentionné (p.10) alors qu’il aurait fourni un contrepoint intéressant.

Adrian Piper, The Mythic Being, 1973, video still (pas dans le livre)

Heureusement, il y a Adrian Piper (p. 73-87), dont les actions (tant dans le cadre de Street Works qu’ensuite ; je viens de revoir la vidéo The Mythic Being dans une médiocre exposition sur les masques, où c’était pratiquement la seule œuvre digne d’intérêt) affirment une position sociale et politique très marquée : une femme noire qui teste les frontières de l’acceptation sociale, et qui dit le faire davantage en tant que Noire qu’en tant que femme (p. 86). Piper, au teint très clair et d’une famille upper-middle-class (contrairement à ce qui est écrit ici), se masculinise, se prolétarise et se noircit (figurativement) pour correspondre au stéréoype. Cette politisation de l’action de rue la démarque des autres artistes présentés ici.

Adrian Piper, Catalysis III, 1970

Ce livre présente remarquablement ces actions, tout en ne cachant pas les difficultés de la recherche, il les inscrit fort bien dans des lignées artistiques et esthétiques, il problématise la notion de traces et de documents. Mon seul reproche serait que l’analyse politique aurait pu y être plus poussée. Sinon, comme on doit s’y attendre, très bonne bibliographie, deux index (personnes et concepts), mais peu d’illustrations.

Une réflexion sur “Un art furtif

  1. Cécile dit :

    Bonjour à toi, Monsieur Lunettes,
    J’ai été bien occupée toutes ces dernières années entre travail, changements divers, et vie de famille. Je prends aujourd’hui le temps de respirer un peu et de cheminer sur quelques sentiezrs virtuels et anciens. je te vois toujours aussi actif, en alerte, attaché à la formule (ô combien charmante et qui m’est si chère) du blog, à l’art ancien ou en train de se faire et curieux. 🙂
    Porte-toi bien.

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