Tenir tête : le Musée d’Art moderne et contemporain de la Palestine

Martine Franck, Ireland, Donegal, Tory Island, Tirage original, 1995

Ernest Pignon-Ernest avait été à l’origine de deux projets de musées dans des contextes de dictature et d’oppression, l’un pour le Chili au temps de Pinochet et l’autre pour l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid : des artistes solidaires offraient des oeuvres et, une fois la liberté rétablie, la collection serait installée dans le pays. C’était irréaliste, utopiste, mais ça a marché : il y a aujourd’hui un Musée Salvador Allende à Santiago et Pignon-Ernest fut reçu par Mandela quand il lui apporta la collection (une initiative similaire avait eu lieu au temps du FLN et certains tableaux sont au MAMA). Ernest Pignon-Ernst s’étant rendu en Palestine en 2009 pour rendre hommage à Mahmud Darwish proposa à son retour à Elias Sanbar (l’écrivain ambassadeur de Palestine à l’UNESCO) de créer sur le même principe un musée d’Art moderne et contemporain de la Palestine, qui, le jour venu, serait installé à Jérusalem, capitale de la Palestine (le Palestinian Museum à Bir Zeit près de Ramallah a été un partenaire de l’IMA en 2017). De nombreux artistes ont offert des oeuvres (quelques-uns comme Boltanski et Viallat, prudents ou timorés, ont préféré donnerune oeuvre pour la Palestine, une pour Israel, à égalité). La collection est, depuis 2015, temporairement stockée à l’Institut du Monde Arabe, qui, pour la troisème fois, en expose une sélection de 52 artistes avec plus de 70 oeuvres (jusqu’au 20 décembre).

Vladimir Velickovic, Paysage, huile sur toile, 2004

Cette exposition comprend deux volets : l’un est un hommage à Vladimir Velickovic, récemment disparu et qui fut un des premiers à participer à cette collection (ayant déjà participé au Musée de l’exil contre l’apartheid). Velickovic, peintre de la souffrance, de la violence infligée au corps humain, était parfaitement en phase avec ces luttes contre l’apartheid, tant sud-africain qu’israélien. Venant d’un pays qui n’existe plus, il soutenait un pays que certains veulent faire disparaître. Le Paysage tragique qu’il a offert à la Palestine est obscurci par la fumée des incendies ou des explosions, un feu rougeoie au lointain et, au premier plan, on discerne ce qui est peut-être un corps mutilé, torturé, des chairs à vif. Comme le dit Pignon-Ernest, davantage qu’une oeuvre simplement politique, c’est une évocation de la Passion, signe de la souffrance éternelle de l’homme.

May Murad, You can’t go back, 2019, acrylique sur toile

Le reste de l’exposition est une sélection des oeuvres de la collection faite par l’écrivain Laurent Gaudé qui a choisi de mettre en avant la couleur, les couleurs. C’est par la poésie de Darwich que Gaudé a découvert la Palestine, et il a voulu illustrer ici à la fois le combat et la beauté; alors que, comme il le dit, la Palestine évoque d’abord des images de guerre, de souffrance, d’occupation, plutôt en noir et blanc, il a souhaité lui redonner de la couleur. Certaines oeuvres sont liées à la Palestine, soit par leurs auteurs (ici Amaladin al Tayeb, Taysir Batniji, Steve Sabella, Samir Salameh, Hani Zurob, et, ci-dessus, la peintre originaire de Gaza May Murad), soit par leur thème (ainsi Jean-Michel Alberola, Alexis Cordesse, Gilles Delmas, Jacques Ferrandez, et, ci-dessous, Bruno Fert); d’autres, et c’est délibéré, seront demain des ouvertures sur le monde extérieur pour les Palestiniens qui visiteront le musée (comme le Picasso prêté à Ramallah en 2011). Il est symptomatique que, sur le mur d’entrée, sous le titre de l’exposition Couleurs du monde, soit accrochée une photographie de Martine Franck (en haut) montrant deux enfants sautant par dessus un mur; ce n’est pas le même mur, ces enfants sont irlandais, sur l’île de Toraigh, mais l’image s’impose ici à tous les visiteurs: un jour, le mur tombera, un jour les enfants y joueront.

Bruno Fert, Hawsha, N 32°47’33.25″ E 35°08’36.50″, 04.1948

Cette photographie de Bruno Fert a pour titre un nom, Hawsha, une coordonnée GPS, N 32°47’33.25″ E 35°08’36.50″ et une date 04.1948. Si vous entrez les coordonnées GPS, vous obtenez des noms différents, dans une autre langue : Ramat Yohanan, Zevulun. Hawsha est un des plus de 500 villages qui furent détruits par Israel en 1948 et dont les habitants furent expulsés dans la cadre de l’épuration ethnique alors planifiée (la Nakba). Bruno Fert, dans sa série Les Absents, photographie ces villages, leurs ruines (ici quelques pans de murs), habités par les fantômes des Palestiniens massacrés et expulsés. Comme l’a écrit Elias Sanbar « ces photographies dotent le regard d’une capacité à comprendre ». C’est grâce à ce travail de mémoire qu’ils peuvent tenir tête et que nous pouvons les soutenir.

Julio Le Parc, La Longue Marche, 1975, sérigraphie similaire à celle de l’exposition

Parmi les autres oeuvres, j’ai noté les eaux-fortes de Noriko Fuse, chaque mois traduisant une sensation, une lumière, une atmosphère, une Longue Marche de Julio Le Parc, une planche de Tardi dans Le Cri du Peuple, et un nid de Nils Udo. Un beau projet, que je ne verrai peut-être pas de mon vivant, mais, comme dit Sanbar, « la difficulté est un élément de la permanence ».

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