Mémoires partagées, photographies et vidéos d’artistes arabes

Dahmane, Yasmine, Charles Antoine Cambon, 2016, 7305x90cm

Le galeriste Claude Lemand, fils d’un chauffeur de taxi beyrouthin, et son épouse France ont accumulé au fil des ans une des plus importantes collections privées d’art arabe contemporain et ils en ont fait donation à l’Institut du Monde Arabe, qui a déjà fait plusieurs expositions de cette donation; l‘actuelle (jusqu’au 20 décembre) présente huit photographes et vidéastes, du Maghreb au Levant. Si chaque artiste suit une ligne originale, la collection, elle, a une cohérence politique : la photographie fut, au XIXe, un des grands vecteurs de l’orientalisme et de la vision coloniale sur « les Arabes », et aujourd’hui ces artistes se la réapproprient, déconstruisant ces clichés comme par exemple ci-dessus le franco-algérien Dahmane en en retournant l’érotisme et l’exotisme.

Randa Maddah, Light Horizon (Horizon léger), vidéo, 2012

Ils témoignent de l’exil, de la destruction non seulement des maisons mais aussi des mémoires, de l’histoire, comme la Syro-palestienne Bissane al Charif filmant en stop-motion la destruction de maquettes de villes syriennes, une construction reproduisant la réalité, ou la Syrienne du Golan occupé Randa Maddah. Celle-ci, que j’évoquais il y a quelques jours, montre une vidéo de 2012 où elle revisite une maison du Golan détruite par les Israéliens, la nettoie et la balaie avec une obstination digne d’Antigone, et s’y installe pour contempler le paysage, et, au loin, la patrie perdue : ce geste gratuit et fidèle est une tentative dérisoire mais obstinée de lutter contre l’effacement de l’histoire par l’occupant, contre le grand remplacement colonial, de garder sa culture vivante et de montrer son espoir. Maddah présente deux autres vidéos, In View où des petits miroirs suspendus diffractent et reflètent les paysages du Golan, et Tarmîm (Restauration) où elle déblaie un trou dans un mur bombardé et le répare avec du ruban adhésif qu’elle peint, annulant dérisoirement la destruction perpétrée par l’occupant.

Steeve Sabella, La Grande Marche du Retour, 2016, diamètre 200cm

Ils partagent des souvenirs de lutte comme la Franco-algérienne Halida Boughriet avec ses photographies de combattantes du FLN posant 50 ans plus tard en odalisques, ou le Palestinien Steve Sabella créant des fresques de la grande marche du retour, tous les vendredis à Gaza. Ces collages de photographies de presse, témoignant de l’enfermement des indigènes dans un espace fini et scellé, sont combinés avec des images de l’espace, de l’infini, comme un tondo michelangélien. C’est non seulement une protestation contre l’occupation mais c’est aussi une exigence du droit au retour, de l’ouverture de leur espace à sa dimension historique, une extension des limites. De Sabella, aussi deux photographies de la très belle série In Exile.

Nassouh Zaghlouleh, Damas (#33), 2014, 110x110cm

Ou bien, de manière plus traditionnelle, ils content la nostalgie de leur ville et la tristesse de leur exil, comme le Franco-libanais François Sargolongo, le Tunisien Ridha Zili, ou, de manière plus formelle, le Syrien Nassouh Zaghlouleh. Ce dernier, errant dans les rues de Damas, y capture la nostalgie de son enfance dans des cadres découpés où jouent ombre et lumière. En conclusion, c’est une exposition témoignant de la qualité de l’oeil du collectionneur (et de sa générosité), mais aussi affirmant à son échelle l’identité complexe du monde arabe, entre passé glorieux, présent opprimé et avenir inquiet.

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