Cindy Sherman : un point final ?

Cindy Sherman, Untitled #224, 1990, 121.9×96.5cm

L’exposition (théoriquement jusqu’au 3 janvier) très complète (plus de 170 photographies) de Cindy Sherman à la Fondation Vuitton (14 ans après celle au Jeu de Paume) frappe d’abord par sa scénographie : parcours fléché (Covid oblige), murs de couleur, mais surtout parois de miroirs entre les sections (numérotées), dans lesquels le visiteur non seulement voit les oeuvres du mur d’en face reflétées, mais surtout se mire lui-même, s’incruste dans l’image. On ne saurait mieux mettre le doigt sur le narcissisme, celui de l’artiste, indubitable (et du coup on s’empresse de relire « Les miroirs de Cindy Sherman » de Daniel Arasse, un des meilleurs textes sur une artiste sur laquelle on a énormément écrit), venant par contagion contraindre le nôtre. Essayons d’aller au-delà des évidences, celles autour du protocole, des archétypes, la distinction entre ces images et des autoportraits; Sherman utilise son corps comme un matériau, à la différence de quasiment tous ceux qu’on cite autour d’elle, de Warhol à Cahun et Molinier qui, eux, font des autoportraits (Jorge Molder seul a une démarche intellectuelle, sinon esthétique, similaire).

Cindy Sherman, Air Shutter Release Fashions, 1975, 17 photos, chacune 7.6×5.1cm

L’exposition se déroule selon un fil principalement chronologique, mais aussi un peu thématique. Dans la section (4) des travaux de jeunesse (moins souvent montrés, mais que j’avais vus en partie en 2013 à Florence, non sans quelques péripéties et, ensuite, un plagiat par un cuistre), on retrouve avec plaisir le jeu de poupée à habiller, mais aussi cette série Air Shutter Release Fashions de 1975, où c’est le cable de déclenchement de l’appareil photographique (1ère image de la série) qui, sinon l’habille (« Fashions « ), en tout cas sculpte son corps (même s’il y a une ressemblance formelle avec Constraint d’Elaine Schemilt, Sherman n’est pas ligotée, contrainte, soumise à un bondage, mais c’est au contraire son outil de travail qu’elle choisit elle-même d’utiliser comme une parure, dans un geste que je perçois comme une sorte d’anthropophagie fusionnelle). Il y a aussi là un album de photographies de famille où l’image de la « vraie » Cindy (ni maquillée, ni déguisée), bébé, enfant ou adolescente, est cerclée de vert avec la légende « That’s me » : le narcissisme se met en place.

Cindy Sherman, A Play of Selves, 1975, détail, Glenstone Museum, Potomac, Maryland

Trés intéressante et aussi rarement montrée, la série A Play of Selves de 1975 se déroule en 72 images sur les murs d’une salle dédiée (section 5) : c’est le seul « roman-photo » de Sherman, très artisanal, une histoire de drame sentimental et de séduction en cinq actes avec plusieurs personnages (femme abandonnée, brisée, amie, femme et homme idéaux), dont un séducteur fantôme en blanc, au visage dissimulé par une capuche, mi-dessin mi-photo. Sherman ne poursuivra pas cette veine scénariste (excepté dans un film en 1996, Office Killer, pas dans l’exposition, qui ne semble pas avoir été un grand succès).

Cindy Sherman, Untitled Film Still #14, 1978, 25.4×20.3cm

L’exposition commence en fait par les inspirations cinématographiques de Sherman (sections 1, 2 et 3), fort connues, où elle joue à jouer, ingénue, femme fatale, séductrice ou criminelle : des mouvements gelés, parfois devant un fond (rear screen en section 2) et parfois en stars vieillies, tant les garçonnes de la section 3 que les comédiennes ratées de la section 20. Sous le glamour trop évident percent alors la tristesse, l’échec, l’angoisse de vieillir.

Cindy Sherman, Untitled #216, 1989, 221.3×142.6cm

Dans ses portraits d’art (section 10), Sherman rejoue parodiquement des tableaux historiques, un peu la même démarche qu’avec des actrices. La différence est que, si Sherman a une bonne culture cinématographique, elle avoue elle-même n’être pas allée dans les musées ou les églises de Rome et n’avoir ni connaissance, ni intérêt pour l’histoire de l’art (dixit Arasse). A la différence de Sugimoto qui habite quasi magiquement ses recréations, Sherman nous présente là des conventions de représentation, extrêmement bien faites, mais sans plus. Seules quatre photographies, dont les deux présentées ici, font directement référence à des oeuvres réelles (ici le Jeune Bacchus malade de Caravage et, inversée, la Vierge du Dyptique de Melun de Jean Fouquet).

Cindy Sherman, Untitled #586, 206-2018, 152.4×172.4cm

Le summum de cette disparition de l’artiste se dissolvant dans la représentation se trouve sans doute dans les séries liées à la mode (sections 8, 9, 18 et 21), où, même si elle le fait de manière décalée, elle ne joue qu’à être un porte-manteau : sans doute la partie la moins intéressante de son travail.

Cindy Sherman, Untitled #261, 1992, 167.5x114cm

On retrouve au contraire un retour en force du réel dans ce qu’il a de plus matériel, de plus abject ou nauséeux aussi, dans ses séries liées au corps, au sexe, aux désastres, aux masques (sections 11, 12, 13 et 14) : hybridations, prothèses, baigneurs, vulves artificielles, fragments, putréfaction, tout est bon pour contrer l’impression lisse et clean des autres séries (mais il n’y a pas ici ce masque terrifiant). Rien de politiquement correct non plus : cette mise en image cruelle du corps féminin comme pur objet pénétrable a de quoi horrifier les féministes qui ont tenté de s’approprier Sherman (laquelle a écrit « Théories, théories, théories, cela ne semble pas marcher pour moi »).

Cindy Sherman, Untitled #93, 1981, 61×121.9cm

Et cela pose la question du regard sur Cindy Sherman, du placage d’idées toutes faites sur son oeuvre. Le plus bel exemple, mais pas le seul, est celui des Centerfolds (section 6) qu’elle fit, à la Playboy, pour Artforum, et que le magazine refusa : les éditeurs (et éditrices) du magazine projetèrent leurs propres fantasmes sur ses images (pathologie assez commune) et virent, entre autres, dans une jeune fille avec une gueule de bois éveillée par un rayon de soleil, l’image trop complaisante d’une victime violée. Et c’était en 1981 ! Que serait-ce aujourd’hui ? Une illustration des « maîtres de la doxa, des gardiens de l’interprétation, quitte à récuser les oeuvres d’art dont le caractère inattendu ou singulier ne s’accordait manifestement pas à leurs vues » (Arasse). Récuser et, en l’occurence, censurer.

Cindy Sherman, Untitled #614, 2019, 231.1×231.1cm

Vers la fin de l’exposition, on sent un passage à vide, une perte d’inspiration, une répétition désormais parfois stérile (avec même un arrêt total entre 2004 et 2008) : comment continuer ce processus en innovant ? Quelques artifices, comme par exemple faire des tapisseries (galerie 9, ci-dessous) ou bien incarner des hommes androgynes, voire transgenres (section 22; dans l’air du temps, certes, mais sans aucune prétention idéologique ou militante, dit-elle) ne suffisent pas à dissimuler un certain épuisement du sujet. Serait-ce une exposition en forme de point final ?

Cindy Sherman, Untitled #606, 2020, tissage de coton, laine, polyester, acrylique et polycoton, 284.5x221cm

Les étages supérieurs de la Fondation présentent Crossing Views, oeuvres de la collection en « regard croisé » avec Sherman. Outre les tapisseries de cette dernière, on retrouve bien des contemporains adeptes de l’autoportrait, Warhol en premier, Gilbert et George, Zanele Muholi, Boltanski et Messager, Samuel Fosso (mais ça n’a pas la force de son couloir au Quai Branly), 23 artistes au total (on se serait passé de l’installation esbrouffe de Pierre Huyghe, mais bon …)

Couverture du livre avec détail de Untitled #584, 2018

Très beau catalogue (Hazan, 240 pages), avec de nombreux essais (c’est une artiste sur qui on écrit énormément, parfois en se projetant, ce qui n’est guère étonnant). La commissaire Marie-Laure Bernadac fait une présentation magistrale des thématiques de Sherman, et son collègue Olivier Michelon l’ancre dans le cinéma. Le psychanalyste et critique Gérard Wajcman développe la thématique du présent/absent, du narcissisme et du refus de l’autoportrait (mais il ne connaît pas Molder); Ludovic Delalande analyse de manière très élaborée le processus de travail de Cindy Sherman, avec des photos de son atelier. Il n’ya guère que le texte de Marie Darrieussecq qui soit un peu vide. Très belles reproductions, assez complètes; bibliographie en effet sélective (sans Daniel Arasse). Livre reçu en service de presse.

Toutes images : Exposition Cindy Sherman à la Fondation Louis Vuitton du 23 septembre 2020 au 3 janvier 2021, courtesy de l’artiste et de Metro Pictures, New York. (c) 2020 Cindy Sherman.

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