La photographie peut-elle être abstraite ?

Vue d’exposition « La Photographie à l’épreuve de l’abstraction » au CPIF; oeuvres de James Welling, Alison Rossiter, Isabelle Giovacchini, Michel Campeau et Chris McCaw

Il ne m’est pas facile d’écrire une critique sur les trois expositions sur « la photographie à l’épreuve de l’abstraction » qui étaient programmées au CPIF de Pontault-Combault, à L’Onde à Vélizy et au FRAC Normandie de Rouen, vues avant le confinement, et que vous verrez peut-être quand ces lieux réouvriront. Pas facile parce que cette thématique fait partie des sujets sur lesquels je travaille depuis des années, sur lesquels j’ai beaucoup écrit (et j’ai écrit sur 25 de ces artistes, ici ou ailleurs), et que je ne veux pas vous infliger un long pensum trop académique par rapport à ces expositions.

Matan Mittwoch, Waste, 2016, 213x160cm; FRAC Normandie Rouen

Je dois dire d’abord que j’y ai découvert un certain nombre de photographes que je ne connaissais pas du tout, ou que je connaissais mal, par exemple l’Israélien Matan Mittwoch (déjà montré à L’Onde) ou la Néerlandaise Anouk Kruithof (en bas), ou bien dont j’ignorais le travail photographique, comme le Portugais Francisco Tropa. Même si j’ai regretté l’absence incompréhensible des artistes pratiquant le chimigramme, de Pierre Cordier à Fanny Beguely, il y a ici un riche panorama (environ 60% sont étrangers) de photographes contemporains non-figuratifs, malgré quelques redondances, en particulier chez les plus jeunes. J’écris non-figuratifs parce que nombre d’entre eux font des images certes d’aspect abstrait, mais à partir de prises de vue du réel, souvent illusionnistes : c’est en fait notre incapacité à les déchiffrer, à les relier à un index réel, qui les rend abstraites (comme par exemple, les photogrammes très concrets, très réels, des nervures du bois d’un pommier de Lisa Oppenheim, ci-dessous).  Un sujet à approfondir, d’ailleurs : que signifie le mot « abstrait » en photographie ? Le philosophe anglais Diarmuid Costello est sans doute celui qui a le mieux approfondi ce sujet, en classifiant fort logiquement les divers types d’abstraction (ou de pseudo-abstraction). Mais ceci est un blog, et non un essai pour le British Journal of Aesthetics, et je crains de vous ennuyer.

Lisa Oppenheim, Landscape portraits (Apple), version IV, 2015; L’Onde

Comme visiteur, on peut aborder ces expositions, assez foisonnantes et, à mes yeux, trop peu structurées (mais c’est dû sans doute à l’éclatement entre trois lieux, entre trois commissaires), de différentes manières. On peut simplement jouir de la beauté de ces images, de leurs formes et de leurs couleurs; la priorité étant donnée à la sensation, à l’impact visuel, à l’immersion dans la couleur. On peut s’intéresser aux techniques permettant de construire de telles images (et il faut saluer l’exploration du numérique ici, avec par exemple Lionel Bayol-Thémines*) et se pencher sur leur histoire, leur archéologie. On peut aussi regarder ces photographies comme des objets matériels, physiques, tangibles plutôt que comme de pures représentations, ce qui est prédominant chez Kruithof ci-dessous, par exemple. Et on peut aussi philosopher et soulever les questions ontologiques sur l’abstraction mentionnées plus haut. Chacune des trois expositions, conçue de manière indépendante mais coordonnée, a son style, son parfum, elles se recoupent et se complètent. Parmi les 68 artistes, une quinzaine sont présents dans deux des lieux d’exposition, et un seul, James Welling, dans les trois.

Anouk Kruithof, Petrified Sensibilities n°01 & 09, 2017, au CPIF

Cette redécouverte d’une photographie non documentaire, non représentative, est un phénomène assez nouveau : il y a une dizaine d’années, ce type de photographie était plutôt méconnu. Même si ces expositions sont novatrices, elles ont quelques antécédents : les premières expositions collectives européennes furent en Italie et au V&A, et la principale exposition ayant abordé ce sujet en France fut celle, remarquable, de Ian Dibbets (il y a d’ailleurs des projets futurs, à la BnF et à l’Atelier de Nantes, en particulier). Cet article-ci restant superficiel, je reviendrai sur ces expositions en faisant une recension de leur catalogue quand je l’aurai; vous pouvez aussi lire, outre les documents très complets sur le site des lieux d’exposition, ces deux critiques (Mouvement et lacritique.org) et écouter cette interview.

*Note déontologique : Lionel Bayol-Thémines m’a proposé d’être l’auteur du texte qui accompagnait son projet.
Photos de l’auteur, excepté la seconde.

3 réflexions sur “La photographie peut-elle être abstraite ?

  1. JEAN-LUC AMAND FOURNIER dit :

    Bonjour, Connaissez-vous la photographe Erin O’keefe
    https://www.erinokeefe.com/
    que j’avais découverte à Paris Photo l’an dernier sur le stand de la galerie Paris Beijing. Je ne pense pas qu’elle soit dans les différents artistes présentés. Oubli ? Ignorance ?
    Bonne continuation.

    [Merci. Je ne la connaissais pas; elle n’est pas dans ces expositions. Elle pourrait en effet y être; mais ce sont plutôt des photographies de formes abstraites, non ?]

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    • JEAN-LUC AMAND FOURNIER dit :

      Il y a un petit film sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=IeOyMDWtw2Y
      Il dure un peu plus de 4 mn, elle est dans son atelier et commente son travail.
      Ce sont donc des photos de planches peintes, découpées, agencées, éclairées.

      [Merci pour le lien, très intéressant. Mais photographier des choses abstraites, est-ce de la photographie abstraite ?]

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      • JEAN-LUC FOURNIER dit :

        Ce ne sont pas des choses abstraites mais des objets, on peut donc dire que la photographie de ces objets agencées par l’auteur donne au spectateur une vision, une perception abstraite du résultat. La question reste entière, qu’est-ce qu’une photographie abstraite ? Est-ce dans le regard du spectateur ou dans la construction même de l’image par différents procédés.

        [C’est une des choses qui manquent dans cette exposition (faite par des commissaires, pas par des universitaires) : une définition de ce qu’est la photographie abstraite. Je vous envoie par mail le texte de Costello (le lien mis dans l’article est payant); je ne suis pas d’accord avec tout, mais c’est une des meilleurs approches du sujet. Il y a aussi, de Kathrin Schönegg, Fotografiegeschichte der Abstraktion, si vous lisez l’allemand.]

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