La sculpture plurielle

Asta Gröting, Bunker Unten, 2016, silicone, jute, poussière de ciment, laque, 218x266x20cm

Quiconque a erré dans les réserves d’une école d’art n’a pu manquer d’être à la fois fasciné et perturbé par la collection de plâtres qu’on y trouve en désordre, grisâtres, souvent sales, reproductions ad infinitum et à diverses échelles de « grandes » sculptures. Mais ces plâtres sont rarement montrés, et, le plus souvent, n’attirent guère l’attention. Or, chose rare, une exposition de réhabilitation et d’actualisation des moules a été montée à partir des collections de deux écoles des beaux-arts, celles de Paris et de Lisbonne; elle a été présentée à l’ENSBA fin 2019 et début 2020, et est à la Fondation Gulbenkian jusqu’au 25 janvier (le semi-confinement portugais n’ayant pas fermé les musées). C’est d’ailleurs le chant du cygne de Penelope Curtis qui dirigeait le musée Gulbenkian depuis cinq ans et est partie, fuyant bureaucratie et luttes de pouvoir. Outre les moulages classiques, Madame Curis a aussi voulu actualiser le moulage et présenter des oeuvres de 16 artistes contemporains, qui travaillent autour de cette technique de reproduction (y compris l’impression 3D).

Moulage en plâtre du pied d’un des enfants de Laocoon, 28x16x30cm, Faculté des Beaux-arts de l’Université de Lisbonne

La cinquantaine de moulages classiques, venus des réserves de la Faculté des Beaux-arts, occupe symboliquement l’espace central; il y a aussi bien des sculptures au thème connu, faunes dansants et spinario, Marsyas et Pétrarque, que des fragments de corps, comme ce pied d’un des fils de Laocoon, des moulages d’architecture (des détails de la cathédrale d’Evora), de botanique (deux roses, une feuille d’oranger) et d’anatomie (des écorchés). Eckart Marchand revient éloquemment dans le catalogue sur l’histoire du moulage et son importance à partir de la Renaissance comme moyen de connaissance et de diffusion de l’art antique. La présence ici de plusieurs plâtres d’une même sculpture met l’accent sur la reproduction quasi infinie des formes que permet le moulage, déjà une oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, pourrait-on dire, même si la reproduction par moulage n’eut bien sûr jamais la facilité de la photographie. Si la sculpture taillée, en marbre, bois ou pierre, est unique, la sculpture moulée est plurielle, en nombre limité (bronze) ou infini (plâtre), oeuvre d’art multiple numérotée ou copie sans valeur marchande.

Moulage en plâtre du Gladiateur Borghèse, 143x133x100cm, détail, Faculté des Beaux-arts de l’Université de Lisbonne.

Comme ces plâtres sont anciens et considérés comme de peu de valeur, tant financière qu’esthétique, car ce sont des copies assez aisément reproductibles, on n’en prend guère soin. Plusieurs, en mauvais état, offrent des perspectives étonnantes sur leur intérieur : des statues décapitées, amputées offrent au regard des trous, des béances au fond desquelles le regard se perd, troublé. Le moule est une empreinte, une mémoire, un multiple, il peut aussi être un vertige et on doit résister et maîtriser la pulsion (malsaine ?) d’engouffrer le regard dans une décapitation comme celle du Gladiateur Borghèse (mais peut-être suis-je seul à éprouver cette gêne « unheimlich »; nul ne l’avoue).

Christine Borland, Positive Pattern, 2016, mousse de prototypage, plexiglas, MDF

Sur le pourtour de la salle, seize artistes (les mêmes qu’à Paris), tous passés par une école de beaux-arts et donc y ayant fréquenté des moules de ce type, présentent donc des oeuvres inspirées par le moulage. Penelope Curtis écrit dans le catalogue (p.29) que, plutôt que des grands noms bien connus (comme Paolozzi, Paolini, Cabrita Reis, Croft ou Whiteread), elle a préféré inviter des artistes plus jeunes, plus contemporains et moins prévisibles; dommage que Rachel Whiteread soit absente car sa réflexion sur le vide et le plein aurait, je pense enrichi le propos (davantage que le très prévisible Xavier Veilhan …). Mais, à défaut, deux des artistes présents jouent aussi avec cette problématique du vide intérieur . Francesco Tropa décline en quatre exemplaires la « contre-dépouille » d’une statue de Pénélope, chacun légèrement plus petit que le précédent, et il rend visible, en bronze, l’intérieur d’une effigie de Marianne (Republica) : on la reconnait à son bonnet phrygien, et on se demande (surtout ces temps-ci) ce qu’y a-t-il vraiment à l’intérieur de Liberté/Egalité/Fraternité. Christine Borland, elle, moule en polystyrène l’intérieur de sculptures de Barbara Hepworth, les retournant en quelque sorte comme un gant, nous laissant imaginer les plans et les orifices des sculptures initiales, avec, en plus, une ombre projetée qui semble elle aussi être une empreinte d’empreinte; ces pièces appartiennent à l’Institute of Transplantation, ce qui témoigne aussi de l’intérêt de l’artiste pour l‘anatomie. On peut citer aussi Asta Gröting (bien connue pour ses amants) qui moule des façades berlinoises où se devinent encore des traces de la guerre, projectiles encore encastrés, impacts de balles et fissures, une empreinte du réel comme tentative de préserver des détails quasi oubliés de l’histoire (en haut).

Heimo Zobernig, Sans titre, 2015, bronze, 227x100x74cm

D’autres artistes restent plus proches de la figure humaine, que ce soit Oliver Laric, découvert à la dernière Biennale de Sao Paulo, qui joue avec la duplication de l’image, sa circulation et sa reprise, en stéréolithographie ou en polyuréthane, Simon Fujiwara (toujours adepte d’archéologie) qui, ayant emmené avec lui en Chine une adolescente britannique contestataire, la fait mouler cent fois à la manière des soldats de Xian, ou bien Heimo Zobernig. Ce dernier a chosi de représenter non point la statue d’un homme, lui-même, mais la fabrication de cette statue en bronze : il a conservé tout ce qu’on ôte d’ordinaire, ce qu’on fait disparaître le plus soigneusment possible en coupant, en meulant, en limant, en ébarbant, en polissant : les masselottes, les jets de coulée, les bavures, les évents, les cheminées, qui subsistent ici comme des appendices, des prothèses du sujet représenté, devenu homme augmenté, imposant, dominant, magnifié par cet attirail.

Jean-Luc Moulène, cinq Tronches, 2014, béton poli, couverture bleue, dimensions variables autour de 25x25x25cm

Enfin Jean-Luc Moulène (Moule N, fait-il remarquer) présente au sol, sur des couvertures bleues, cinq de ses Tronches, cinq têtes moulées, non point cinq masques mortuaires (ce sujet, trop daté sans doute, est absent de l’exposition), mais cinq masques de carnaval d’hommes plus ou moins célèbres (les Américains John Kerry et Mitt Romney, un des membres de Slipknot, les Présidents mexicains Enrique Peña Nieto et Carlos Salinas de Gortari) dans lesquels l’artiste a fait couler verticalement du ciment dont le poids a déformé la forme des masques. On pense bien sûr aux décapitations, révolutionnaires ou contemporaines, mais on est davantage ici dans le domaine du grotesque que du tragique. Mais c’est aussi un exemple, le seul ici, de la manière dont le processus de fabrication peut délibérément déformer l’image. De ces masques de carnaval multiples, Moulène tire ainsi des moulages infidèles qui, déformés, sont uniques : la sculpture plurielle revient à l’unicité.

Couverture du catalogue, avec une photographie de Carlos Azevedo

Catalogues en français et en portugais (les images diffèrent), avec, outre l’article historique d’Eckart Marchand, deux essais sur l’utilisation des moulages en école d’art, respectivement à Paris et à Lisbonne, et des notices sur chacun des seize artistes.

Photos 1, 2, 4, 5 & 6 de l’auteur.

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