Trois expositions à Lisbonne

Filipa Ventura, Desabitado, 2018, série de 18, chaque 15x20cm, ph. de l’auteur

en espagnol  

Trois expositions à Lisbonne, où le confirnement ne concernait pas les galeries d’art, activité essentielle. D’abord, en ce lieu hors normes, les nominés pour le Prix de la Fondation Millennium BCP, destiné à des jeunes artistes récemment diplômés : sur 104 candidats, douze sélectionnés (la moitié venant des Beaux-arts de Lisbonne; 3 hommes seulement) dans une exposition organisée par Carpe Diem jusqu’au 19 décembre (commissariat Lourenço Egreja). J’ai apprécié un grand dessin de Louise Kanefuku, la composition graphique de Joana Ramalho, les photographies de Pedro Ramalho Marques, mais surtout la série Desabitado (Inhabité) de Filipa Ventura : 18 petites photographies qui semblent au premier abord n’être que des aplats géométriques noirs, gris et blancs, évoquant un peu, formellement, les compositions d’Alison Rossiter. Mais, en regardant de plus près, on voit ici une proéminence qui pourrait bien être la pointe d’un sein, là une courbure qui pourrait bien être une fesse (comme cette toile d’Huguette Caland), une pliure qui pourrait bien être une aine, à peine suggérées. Ce sont en effet des fragments de corps, non point des photogrammes à la Neusüss (qui vient de mourir), mais, en fait, des ombres : l’artiste, nue dans son studio, a conçu un dispositif par lequel elle dessine, en agençant son corps fortement éclairé, une ombre sur un écran que l’appareil photographique, déclenché à distance, capture. Ce ne sont pas des autoportraits, ils ne disent rien de l’artiste dont le corps n’est plus qu’un matériau de construction d’une image, un élément de langage fait pour être décliné, tout comme le fait Jorge Molder par exemple, mais dans une esthétique bien différente, moins expressive, plus abstraite.

Catarina Marto & Raquel Pedra, Planta Pedra, vue d’exposition, SNBA, 2020, ph. de l’auteur

Tout près de là, à la Société Nationale des Beaux-Arts, outre un hommage au peintre portugais Skapinakis récemment décédé, se trouve une intéressante exposition (jusqu’au 30 décembre) de Catarina Marto et Raquel Pedro à partir de leur résidence au Musée des Géosciences.  (commissariat  Vanessa Badagliacca). Partant de leur découverte de la paléobotanique, arbres et feuilles fossiles, elles ont exploré l’hybridation entre la pierre et la plante, dans une vision vitaliste où l’opposition entre vivant et non-vivant, entre minéral et végétal, se dilue, où les métaux pourraient être vivants et les plantes figées, et l’exposition se nomme Planta Pedra. Il y a principalement, à côté de pièces empruntées au Musée, des dessins, collages et aquarelles dans lesquels les formes se fondent, pierres, plantes et même, peut-on imaginer, un peu d’humain. Pour égayer cette recherche, le duo a fait appel au géologue Ernest Fleury qui avait coutume d’indiquer l’échelle humaine dans ses relevés géologiques en y ajoutant des petits personnages, que les deux artistes réutilisent en une joyeuse sarabande dans une vidéo projetée au sol : c’est aussi un rappel subtil de l’anthropocène.

Elisa Pône, Falso Sol, Falso Olhos, vue depuis l’extérieur, ph. Guillaume Vieira

Troisième exposition, qui, elle, interroge l’espace d’exposition même, celle, titrée Falso Sol, Falsos Olhos (Le soleil faux, les yeux faux, d’après L’Orestie de Georges Bataille) de l’artiste française vivant à Lisbonne Elisa Pône, à la Galerie municipale Quadrum (jusqu’au 31 janvier), qui est un lieu important de l’art contemporain portugais, une longue pièce dont les deux côtés latéraux sont vitrés (dernière exposition vue là); commissariat Estelle Nabeyrat. Sans doute vaut-il mieux commencer par la vidéo Como uma Luva (Comme un gant), où un expert en sécurité analyse les forces et les failles du système de protecttion anti-incendie et anti-intrusion de la galerie avant de disparaître englouti par la fumée déclenchée par une alarme. Fumée, fumigènes, feu d’artifice, combustion, pyromanie, on retrouve là une constante du travail d’Elisa Pône : certaines des vitres de la galerie sont bombées au fumigène coloré, avec des couleurs fondues. Un robot programmé en fonction de la température et de l’humidité anime une poursuite lumineuse, dans la galerie, mais aussi visible de nuit depuis l’extérieur. Cette interaction entre l’intérieur et l’extérieur de la galerie est soulignée par une sculpture basique qui traverse les parois latérales et se prolonge à l’extérieur, comme une intrusion non détectée. Des oreilles en céramique diffusent des sons d’oiseau et de vent, venus du dehors, et une sculpture d’aspect brutaliste (mais datant en fait d’il y a une quarantaine d’années) a été déplacée du patio extérieur (où nul ne la remarquait) vers l’intérieur : remise en lumière d’une oeuvre d’une sculptrice un peu oubliée, Maria Teresa Quirino da Fonseca, décédée en 2013 et dont l’atelier était dans l’immeuble au-dessus de la galerie. Toute cette exposition est un passage de murs, une interpénétration de l’intérieur et de l’extérieur, une (con)fusion des deux espaces, une ouverture vers le dehors, vers l’ailleurs. Au-delà de son côté formel, on peut aussi y réfléchir aux frontières, aux murs, aux séparations, aux distinctions, aux catégorisations.