Le régime israélien d’occupation, une archive photographique (1967-2007), Ariella Aïsha Azoulay

Ariella Aïsha Azoulay, Acto de Estado, Arquivo municipal de Lisboa, 2020, ph. de l’auteur

en espagnol 

en portugais   

En effet, dans ces textes-ci, comme dans ses livres par la suite, Ariella Aïsha Azoulay analyse la photographie comme un moyen de résistance, un espace dans lequel les participants (photographes, photographiés et spectateurs) ne se laissent pas réduire aux rôles auxquels le pouvoir du régime impérial voudrait les contraindre, et refusent d’être ségrégués entre citoyens et non-citoyens. En montrant comment, à travers ces images, les Palestiniens peuvent demander réparation pour les crimes commis contre eux, la photographie permet d’identifier et de rejeter les mécanismes de justification du régime : au lieu du « maître photographe » occidental, à la Magnum (voir Capa) qui serait l’auteur et le propriétaire de l’événement photographié, aux dépens des victimes passives, ces photographies, comprises comme des lieux d’interaction entre photographes, photographiés et spectateurs, qu’elles aient été prises par des Juifs israéliens ou par des Palestiniens, montrent le rôle actif des Palestiniens . Comme Azoulay le dit, ce corpus n’est pas une archive de la souffrance des Palestiniens, mais une archive du désastre causé par le régime qui dépossède les Palestiniens de leurs biens et tente de les déposséder de leur histoire. L’objectif de cette archive est de refuser les catégories imposées par le régime impérial (« terroriste », « émeute », « détention administrative », « checkpoint », « non-citoyen ») et de les rendre inopérantes; elle établit un cadre pour étudier le désastre causé par le régime impérial, non comme un fait accompli mais comme un état de choses évitable et réversible.

Anat Saragusti, lieu non spécifié, 1983

Plutôt que de détailler les violences, les prisonniers, les blessés, les morts, les humiliations, les destructions, les expulsions au fil de ces images, je voudrais simplement en montrer un aspect, celui du portrait volontaire, comme, justement, une interaction entre les acteurs de la photographie. Si l’homme torturé par le Shabak (photo B’tselem 1998) a le visage dissimulé, si certains cachent leur visage par prudence (Kratsman, Bethléem, 1993), d’autres choisissent de se montrer à visage découvert, comme Zakaria Zubeidi, un des chefs de la résistance à Jenine, dont les services israéliens ignorent alors les traits et qui, par fierté, demande au photographe Miki Kratsman de le prendre en photo (plus haut), geste peut-être imprudent mais digne et fier (Kratsman affichera un autre portrait de Zubaidi en pied à l’entrée de son exposition au Musée d’Israel). Autre interaction sur un pied d’égalité entre photographe et photographié pour témoigner aux dépens de la pudeur, Daoud Atyia, 19 ans, photographié quasi nu par Micha Kirschner en 1984, est invalide à la suite de blessures infligées par la police des frontières israélienne, il ne peut se tenir droit; et aussi cette jeune fille, photographiée par Anat Saragusti en 1983, qui lève sa blouse et ouvre son pantalon pour montrer la cicatrice de sa blessure par balle, geste impudique mais fier, assumé par la photographiée qui veut simplement témoigner, sans haine, sans revendication. J’ai déjà parlé de Madame Abu Zaheir (ou Zohrir), qui veut que ses blessures aux jambes soient photographiées, mais qui ne veut pas se dénuder devant le photographe, Miki Kratsman, un homme, juif de surcroît : elle négocie la prise de vue, déniant au photographe un rôle dominant, mais acceptant que la photographie (règlée par Kratsman, déclenchée par l’interprète, une femme arabe) soit diffusée, ayant fort bien compris la différence entre l’événement photographié et sa résultante. Fierté résistante ou volonté résiliente de témoigner, ces photographies sont des exemples de ce « contrat civil » entre les participants à l’événement photographique, aux antipodes de la classique domination photographique : c’est aussi cela que peut nous apprendre la Palestine.

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