Temps fantôme, temps gratuit (Raphaël Dallaporta)

Raphaël Dallaporta, Équation du Temps, Restitution de l’enregistrement photographique automatisé de l’image du Soleil dans la Salle Cassini de l’Observatoire de Paris, au midi moyen local durant l’année 2019, 2020, impression piezographique sur papier, 70x24cm, édition de 100

en espagnol  

24 heures par jour. Ou pas. L’écart, c’est ce que Raphaël Dallaporta, dont les recherches artistiques sont souvent en lien avec des recherches scientifiques, présente (jusqu’au 19 février) dans l’espace germanopratin de la galerie Jean-Kenta Gauthier. À l’Observatoire de Paris, il a mis en évidence visuelle l’écart entre la durée officielle du jour, 24 heures à ma montre, et sa durée réelle, solaire, qui varie au cours de l’année de quelques minutes en plus ou en moins (au maximum, 16 minutes, mi février dans un sens, début novembre dans l’autre), même si, au total, c’est quasiment un jeu à somme nulle, à quelques millisecondes près (car, par ailleurs, la Terre ralentit de 1 à 2 millisecondes par an, mais là n’est point son propos). Cette courbe en huit déformé (dite analemme) au sol de la salle Cassini de l’Observatoire est un montage de 365 photos, une par jour, de la trace du soleil au sol à midi (à la différence d’une photographie unique à expositions multiples), et illustre graphiquement ce décalage. Pendant la durée de l’exposition, cet écart entre jour légal et jour réel (qui varie en moyenne d’une seconde par heure) sera de quelques minutes en plus ou en moins. C’est l’Équation du Temps : explications scientifiques ici ou . Les deux temps, le réel et le légal, sont égaux le 24 décembre à 22h (mais, hélas, la galerie est fermée le soir de Noël). Quand j’y suis passé, l’écart était de -5 minutes 59 secondes. Que faire de ce temps fantôme ? Temps caché, temps volé, temps gratuit. Le passer avec l’artiste à discuter quand il est là (on peut réserver). Nous avons parlé de la nature et de la culture, du temps réel, brut, vrai, et du temps légal, artificiel, normé, fabriqué.

Raphaël Dallaporta, Équation du Temps, Paris, The Eyes Publishing, 2020

Le livre édité par The Eyes Publishing à l’occasion de cette exposition est un petit bijou. Il est composé des 365 photographies su sol de la grande salle de l’Observatoire, une par jour, à une heure identique, en ordre croissant jusqu’au solstice d’été sur les pages impaires et décroissant sur les pages paires, un flipbook d’un semestre dans un sens et de l’autre semestre dans le sens inverse des pages. Sauf que … le soleil n’est pas là : à sa place, centrale dans chaque photographie, un trou, un vide, une absence, un manque. Et le livre est ainsi percé de part en part. Une absence photographique, non pas imaginée, fantasmée, mais bien physique, matérielle, comme les découpes de visages chez Hans-Peter Feldmann ou chez Anne Deleporte. Texte explicatif très clair de l’astrophysicien Denis Savoie, l’homme qui veut faire de la Tour Eiffel un gnomon de cadran solaire (376 pages; livre reçu en service de presse, existant aussi en édition limitée avec un tirage de l’image en haut).

Coco Capitán, Memory Adoption Bureau, 2020, photo de l’auteur

Dans l’autre espace de cette même galerie, l’exposition Free Lunch (jusqu’au 13 février), en négation de Milton Friedman, offre aux visiteurs un objet gratuit : photographie (images mutantes de Mishka Henner), affiche (You do not take a photograph, you make it, d’Ansel Adams repris par Alfredo Jaar), page arrachée et tamponnée (détails d’une photo de la Lune par Julien Nédelec, la Lune appartient à tout le monde) ou, de Dallaporta, ticket de caisse mesurant le temps passé à se contempler dans un miroir sous une caméra de surveillance, avec calcul de la variance (indice de volatilité) par rapport à la moyenne des visiteurs (une forme de sous-veillance, en somme). Aujourd’hui, les images sont multiples, disponibles (trop, parfois), diffusables à l’infini, leur valeur est dématérialisée : cette exposition est un joli pied-de-nez utopiste à la marchandisation de l’art (et de la société tout entière). Je suis reparti avec, entre autres, un petit carton du Memory Adoption Bureau (International Federation of Remembrance and Memory Preservation) sur lequel je me suis engagé à préserver éternellement la mémoire d’une photographie que j’ai adoptée, et, pour l’éternité, j’ai choisi la photographie d’un cimetière au Japon (j’aurais dû écrire « My Future » dans la description de la photo) : un projet de Coco Capitán, bien plus intéressant et chargé de sens que ce que j’avais vu à la MEP.

Livre reçu en service de presse