Périples parisiens tala 2 : Saint-Paul-Saint-Louis

Eugène Delacroix, Le Christ à Gethsémani, 1827, huile sur toile, 294x362cm, Église Saint-Paul-Saint-Louis, Paris

 

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Toujours pour vous revigorer aprés d’éventuelles déceptions en galeries, à l’autre bout du Marais, l’église Saint-Paul, plutôt que sa Vierge de Pitié de Germain Pilon atrocement restaurée et que les trois tableaux assez pompeux de Vouet et son école, vous offre le Delacroix le plus méconnu de Paris, qui lui fut commandé en 1824 (il avait 26 ans) pour remplacer le quatrième Vouet, disparu à la Révolution. Ce grand tableau, de 1827, est une des premières oeuvres religieuses du peintre (après des copies de Titien et de Rembrandt, et le médiocre Triomphe de la Religion d’Ajaccio). Accroché en hauteur, pas très bien éclairé, il est difficile de bien le voir. Le thème en est l’agonie au Jardin des Oliviers, agonie signifiant ici « dernière lutte contre la mort », mais on le titre d’ordinaire « Le Christ à Gethsémani » (gethsemani signifiant le pressoir d’olives). Le Christ se retire pour prier, les trois apôtres s’endorment, le Christ sue du sang (épisode rarement représenté en peinture), il prie « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne » (Luc 22:42), un ange l’assiste et le console, lui rappelant la nécessité de son sacrifice; Judas va arriver et le dénoncer aux soldats, qui vont l’arrêter. C’est une scène qui a été assez fréquemment représentée en peinture, comme un élément essentiel de la Passion (BelliniMantegna – et aussiHolbeinVéronèseLe GrecoPoussinChampaigneMurillo – sur obsidienne, Tiepolo, etc.), et, parmi les plus extraordinaires, Titien où le Christ émerge de la nuit, et Blake, une étonnante composition peinte à la tempera sur du fer étamé.

Eugène Delacroix, Étude pour le Christ au Jardin des Oliviers, vers 1823/26, huile sur toile, 32x40cm, Musée Delacroix, Paris

Ce que Delacroix traduit mieux que tout autre ici, c’est la double nature du Christ, humaine et divine, et, partant, la dualité de la scène : la main levée du Christ est à la fois un appel à son Père et une mise à distance, un rejet des anges, paume dressée, geste ambigu entre révolte et résignation, alors que sa tête penchée vers le sol et son regard traduisent une acceptation de son destin, un consentement résigné à son sacrifice; on peut voir un geste similaire dans un tableau anonyme de la Cathédrale Saint-Pierre à Saintes. La composition est construite sur une opposition entre ombre et lumière, bien sûr éminemment symbolique de son questionnement tragique; les torches des soldats dans le lointain s’opposent au halo du Christ et à la clarté qui nimbe les anges. Au lieu de l’ange unique de l’Évangile venu le fortifier (Luc 22:43), Delacroix en peint plusieurs (tout comme le Mantegna de Londres et le Poussin), que, à l’encontre de tous ses prédécesseurs, il montre non point prodiguant consolation et encouragement au sacrifice (tel celui-ci), mais manifestant leur désespoir, et il note dans son journal : « Les anges de la mort tristes et sévères portent sur le Christ leurs regards mélancoliques ». Le tableau a été récemment restauré (curseur photo). Delacroix a fait diverses esquisses, pastels et dessins, dont la petite toile ci-dessus.