Périples parisiens tala 4 : Saint-Germain-des-Prés

Jean II Restout, Apothéose de Saint Maur, 1756, huile sur toile marouflée, diamètre 4 mètres, Église Saint-Germain-des-Prés, Paris

en espagnol  

Bon, j’ai un peu mangé mon pain blanc avec Delacroix : les églises parisiennes n’ont pas la richesse artistique de celles de Rome ou de Naples, et elles n’hébergent pas beaucoup d’oeuvres d’artistes majeurs; j’en ai quelques autres en réserve, mais pas aujourd’hui. Entrant dans l’église Saint-Germain-des-Prés (dont, par ailleurs, l’architecture est superbe), on est aussitôt saisi par cette forme d’écoeurement qu’on ressent parfois devant une abondamce de pâtisseries à la crême : les bondieuseries sulpiciennes dHippolyte Flandrin et la décoration colorée des colonnes donnent assez vite envie de rebrousser chemin (enfin, certains aiment cette débauche). Le pire en est sans doute Jonas nu, chevauchant les vagues, dont l’une lui sert opportunément de cache-sexe, alors que le gros méchant monstre, hideux, s’approche de lui par derrière. L’art religieux français du XIXe siècle est certes souvent bien médiocre, mais il ne faut pas désepérer et une exploration approfondiee de l’église va quand même révéler trois oeuvres permettant de ne pas désespérer complètement. La première est quasi invisible : il faut aller sous la coupole du croisillon Sud et lever les yeux. La lumière sommitale vient d’un élégant lanternon en ferronerie, dont la légèreté évoque une folie champêtre ou une volière. Au centre de cet éblouissement, 15 mètres au-dessus du sol, une coupole de 4 métres de diamètre est ornée d’une toile marouflée de Jean II Restout, peintre assez mineur du XVIIIe siècle, qu’on pourrait qualifier de « rococo-janséniste » (peut-être irai-je voir son Emmaus). Au XVIIIe, le culte de Saint Maur, moine bénédictin patron des charbonniers, des fossoyeurs et des estropiés, fut déplacé de Saint-Maur-des-Fossés à Saint-Germain-des-Prés, alors abbaye bénédictine, où il subsista juqu’à la Révolution, et c’est sans doute à cette occasion que fut commandée à Restout cette Apothéose de Saint Maur de 1756 (d’aprés son catalogue raisonné), ou 1735 ?; c’est le décor peint le plus ancien de l’église, le seul de l’époque mauriste. La contempler n’est pas aisé, et la photographier non plus (comme vous pouvez le constater ). Le saint, vêtu d’une robe de bure sombre, les bras étendus, occupe un quart du cercle, délimité par les rayons que forment ses bras, le reste, plus lumineux, étant le domaine des anges qui l’emportent au ciel au milieu de nuages moutonnants s’éclaircissant vers le centre. L’inscription en latin au bas du lanternon est le 1er verset du chapitre 44 de l’Écclésiaste (« Laudemus viros gloriosos parentes nostros») qui donna son titre à ce livre bien connu. En soi, rien de bien extraordinaire (certes, on peut toujours être pédant), mais la sobriété, l’austérité même de cette toile aprés la débauche colorée du choeur, et sa mise en valeur par la lumiére du lanternon qui la nimbe sont plaisantes à l’oeil fatigué par le Technicolor de Flandrin.

François-Joseph Heim, Adoration des Mages, 1828, huile sur toile marouflée, détail, Église Saint-Germain-des-Prés, Paris

François-Joseph Heim, bien oublié aujourd’hui, fut un rival mineur de Delacroix à Saint-Sulpice, et son principal titre de gloire aujourd’hui est sa mention dans le livre de Jean-Paul Kauffmann où il est qualifié de « figure insaisissable ». Ici, dans la chapelle axiale, conçue par Étienne-Hippolyte Gode et dédiée à la Vierge, il a réalisé en 1828 deux grisailles sur toiles marouflées concaves, La Présentation au Temple au Sud et L’Adoration des Mages au Nord, qui, graves, paisibles et donnant l’illusion d’un bas-relief, reposent elles aussi l’oeil épuisé par les fresques de la nef (peintes une trentaine d’annéss plus tard, en fait). Rien d’extraordinaire; je ne résiste pas au plaisir de citer Jules-Émile Saintin sur Heim, dont le propos peut s’appliquer à tant d’autres artistes, d’hier et d’aujourd’hui : « II eût pu être un maître ; il avait l’énergie, celle du dessin comme celle de la brosse. Il avait la vigueur du mouvement, il avait l’ampleur du geste, mais son mauvais sort voulut qu’il lui manquât je ne sais quelle hardiesse un peu intempérante des vrais maîtres : la confiance dans ses propres yeux, le dédain instinctif des manières favorisées du public, enfin cette indépendance de l’esprit qui vient plutôt du tempérament que de l’éducation. Heim, soit timidité, soit prudence, n’osa jamais s’affranchir de la tradition académique, si puissante dans sa jeunesse ; jamais il ne trancha résolument les lisières de cette tradition ; et s’il recueillit, par des commandes régulières, les bénéfices d’une telle sagesse de conduite, il y perdit les meilleures chances de sa gloire ». Le « dédain instinctif des manières favorisées du public » est aussi rare de nos jours qu’il y a 150 ans.

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