Périples parisiens tala 7 : Saint-Louis-en-l’Île

Karl Henri Lehmann, La Vierge au pied de la Croix, 1847, huile sur toile, 200x160cm, église Saint-Louis-en-l’Île, Paris

en espagnol

Un autre romantique maudit : cette Vierge au pied de la Croix du peintre franco-allemand Karl Henri Lehmann se trouve dans une chapelle latérale de l’église Saint-Louis-en-l’Île, à gauche au pourtour du choeur, après l’orgue, chapelle dont la grille est fermée. On ne peut donc la voir que de biais; de plus, sur l’autel devant la toile, la cachant partiellement se trouve un crucifix flanqué de deux hideuses statuettes et d’une photographie de Mère Teresa. C’est que, pas plus que Préault hier, Lehmann n’avait pas très bonne presse, ou, en tout cas, ce tableau-ci ne fut pas très bien reçu (car la plupart des oeuvres de Lehmann sont bien plus classiques et ne font guère de vagues, la plus connue étant sans doute ce joli nu au Louvre). Mais cette toile-ci est troublante. Dès le premier abord, on ressent l’étrangeté des couleurs (pas très bien rendues dans la mauvaise reproduction ci-dessus), leur froideur et leur acidité, évoquant un peu les couleurs vives et tonales de certains préraphaélites, une école alors à peine naissante en Angleterre, mais encore inconnue en France. Certains critiques qualifièrent ce tableau de désagréablement violacé. On en connaît un dessin préparatoire.

Karl Henri Lehmann, La Vierge au pied de la Croix, détail

La Vierge est effondrée au pied de la Croix, les bras ballants; une des Saintes Femmes, Marie femme de Cléophas, la réconforte, Nicodème la soutient, Marie-Madeleine et Jean, essuyant ses larmes, sont debout contre la Croix, mais qui est la jeune femme brune à droite regardant par dessus son épaule, vers nous ? Trop jeune pour être Marie Salomé, trop jolie pour être Marthe soeur de Lazare, c’est peut-être Marie de Béthanie, l’autre soeur, ou peut-être Jeanne la Myrophore. Mais surtout, l’énigme de cette scène, c’est le corps du Christ : où est-il ? à quel moment de la Passion sommes-nous ? Un tissu, un suaire peut-être, flotte au vent là où il fut crucifié. Si son corps n’est plus là, ni descendu de la Croix, ni déposé, ni dans les bras de sa mère, ni en train d’être transporté au tombeau, c’est donc qu’il est déjà enterré. Marie tient la couronne d’épines dans sa main gauche et deux clous sont visibles au sol devant elle. Si le Christ vient d’être enterré, le sabbat commence : mais alors que font là ces Juifs pieux ? Pourquoi sont-ils revenus au pied de la Croix ? Les évangiles ne disent rien d’une telle scène. Ce tableau incongru est peut-être alors une interrogation (un peu maladroite, certes) sur la dimension à la fois corporelle et spirituelle, la nature à la fois humaine et divine du Christ, lequel serait ici en même temps présent et absent : une Pietà sans corps, dématérialisée. Et peut-être que cette facture insolite, ces couleurs inhabituelles, sont là pour nous déranger, et donc nous amener à nous questionner sur cette présence-absence. Cette agression colorée sert une violence, une douleur exaspérée par l’absence, qui ne seraient pas sans rapport avec Préault ou Delacroix, à peine antérieurs et eux aussi décalés par rapport à la tradition pictoriale religieuse alors en vigueur. Je n’ai pas à l’esprit d’autres tableaux où la Vierge soit ainsi au pied de la Croix vide sans son fils, avec ses compagnons d’infortune. Peut-être que ce tableau n’a pas été mis à l’écart par hasard.

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