Périples parisiens tala 8 : Saint-François-Xavier

Jacopo Robusti dit le Tintoret, La Cène, 1559, huile sur toile, 240x335cm, église Saint-François-Xavier, Paris

en espagnol

Les voies du Seigneur sont impénétrables. Sauf erreur, il n’y a à Paris que six toiles du Tintoret, quatre au Louvre (un superbe Autoportrait, le Couronnement de la Vierge, un Portrait au mouchoir et, attribué seulement, un autre Portrait; la superbe Suzanne au bain est désormais au Louvre Lens), plus une Adoration des Bergers qui était dans l‘ancienne église Saint-Honoré-d’Eylau et que le Louvre a récupérée pour raisons de sécurité, mais ne montre pas, et, seule visible ces jours-ci, une Cène dans l’église Saint-François-Xavier des Missions étrangères. On pourrait donc penser que le curé de Saint-François-Xavier, fier d’héberger un tel trésor, le mettrait en avant comme un des joyaux de son église. Que nenni ! Ici, on glorifie Flachéron, Audran, Denuelle, Lecamp, Lenoir, Chassevent, « tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! », comme il est dit dans Cyrano (à propos des Académiciens d’alors). Si vous voulez voir ce Tintoret, il vous faudra d’abord trouver le sacristain, qui, s’il n’est pas trop occupé, ni de trop mauvaise humeur, vous ouvrira la porte de la sacristie des mariages, à la droite du choeur. L’avantage, c’est que vous serez seul à seul avec le tableau (nonobstant la présence derrière vous d’une Communion d’Henry Lerolle en deux fragments inégaux, banale mais assez réussie, avec ses lignes dures et ses couleurs froides). Cette Cène fut peinte pour la Confrérie de l’église San Felice à Venise, elle en disparut au XIXe siècle, appartint à la Duchesse de Berry, puis au baron du Teil, puis fut offerte à l’église. Elle est assez proche de trois des autres Cènes de Tintoret, restées, elles, dans des églises vénitiennes, San Trovaso, San Marcuola ( la première, en 1547) et San Simeon il Grande, alors que ses autres Cènes, comme celle de San Giorgio Maggiore, la plus connue, qui eut l’honneur de la Biennale de Venise, sont sur un schéma différent.

Le Tintoret, La Cène, détail

Nous sommes là dans la première partie de la Cène, la dénonciation de Judas, avant l’Eucharistie. Le format carré de la table, permet, contrairement à la Cène linéaire, frontale de Vinci ou de Champaigne, de jouer sur la profondeur et le dynamisme : Judas est de dos, cachant derrière lui (et donc bien visible à nos yeux) sa bourse aux trente deniers et se tordant vers la gauche, alors que le Christ, le doigt levé, s’incline légèrement vers la droite du tableau, vers Jean endormi. Le mouvement de balancement des apôtres confrontés à cette révélation, est remarquable : ceux de gauche s’écartent du traître en un mouvement homothétique, alors que ceux de droite, plus offusqués, se penchent en arrière pour mieux s’éloigner de lui. Cette dynamique confère une force au tableau qu’on retrouve seulement dans le tableau de San Trovaso, sept ans plus tard, tout aussi tourmenté et violent, mais plus confus (plus confuses encore, mais moins lisibles, la Cène de San Polo et celle de Caen). À San Giorgio Maggiore, Tintoret adoptera, quatre ans plus tard, un autre schéma dynamique, la fuite oblique (tout comme à San Rocco et à Santo Stefano). Ici, mains tendues, regards croisés, corps effrayés, contribuent à créer une force, une émotion très appropriée; ce tableau parvient à un équilibre unique entre mouvement et structure, entre confusion et clarté. Les deux hommes debout sont deux des trois commanditaires (le troisième, tombé en disgrâce, fut apparemment effacé un an après la livraison du tableau à la Confrérie); l’homme imposant en rouge à gauche, les mains sur les hanches, semble quelque peu incongru ici, tant par sa massive présence dominant la scène que par sa posture, loin de la pieuse modestie d’un commanditaire.

Luca Giordano, Le Martyre de Saint Pierre, vers 1654, huile sur toile, 180x236cm, église Saint-Framçois-Xavier, Paris

Si le curé de Saint-François-Xavier ne se soucie guère du Tintoret, il marque aussi son dédain pour Luca Giordano, peintre napolitain récemment célébré au Petit Palais, assez présent dans les collections françaises de province, qui n’est même pas mentionné sur le site paroissial. Deux de ses compositions ovales (un Job raillé par sa famille et une mort d’Isaac; voir page 45), sont séquestrées dans la sacristie des prêtres et invisibles au public. Quand au magistral Martyre de Saint Pierre, il se trouve dans une chapelle à droite, qui sert de débarras et où s’empilent les prie-dieu et les bancs, qu’il faut discrètement dégager pour voir la toile. Ce tableau est quasi identique à celui du Musée Fesch. On connaît l’histoire de Saint Pierre crucifié la tête en bas, pour ne pas faire ombrage au Christ (on doit dire, je crois, crucifixion pour le Christ, et crucifiement pour Saint Pierre et le tout-venant). Cest une peinture baroque, réaliste, inspirée par Ribera et Caravage, si typiquement napolitaine que j’en ai un accès de nostalgie. Ceci dit, Giordano était surnommé « Fa presto » et ça se voit un peu … Il y a aussi un Couronnememt d’épines de lui à Notre-Dame-de-Passy (vaut-il la peine d’une incursion dans le XVIe ?).

Benedetto Gennari, Saint François Xavier et le miracle du crabe, vers 1666, huile sur toile, 270x177cm, détail,église Saint-François-Xavier, Paris

Dans l’église Saint-François-Xavier, outre Tintoret, Giordano et les illustres producteurs de bondieuseries mentionnés plus haut, on peut aussi voir quelques toiles intéressantes : de Benedetto Gennari, le miracle de Saint François Xavier et du crabe (le saint perdit son crucifix en mer lors d’une tempête aux Moluques, et, quand il toucha terre, un crabe l’attendait avec le crucifix dans ses pinces), et depuis, certains crabes ont une croix sur leur carapace; et une copie conforme de la Déposition de Croix de Ribera du Louvre. Pour le reste, on peut passer vite …