« Je croyais devenir Victor Hugo, je suis devenu Delacroix » (Frédéric Bruly Bouabré)

Couverture

en espagnol

Découvert in extremis par André Magnin juste avant de reprendre l’avion à la fin de son voyage de prospection en Côte d’Ivoire pour préparer l’exposition « Les Magiciens de la Terre« , l’étonnant Frédéric Bruly Bouabré, alors âgé de 66 ans, y exposa des dessins (dont huit sont repris dans le catalogue, ci-dessous) dans une salle à lui dédiée, entre Sigmar Polke, Sarkis et Nam June Paik. Invité au vernissage de l’exposition au Centre Pompidou et à la Villette en mai 1989, il rédigea un compte-rendu de sa semaine parisienne, sous le titre « Paris la consciencieuse, Paris la guideuse du monde » qui vient d’être publié par SyndicatEmpire et les éditions Faro, en fac-similé du manuscrit (avec en plus son autobiographie de novembre 1988 sur le même format, et une introduction de Jean-Hubert Martin, le commissaire des Magiciens de la Terre). En majuscules, sur 325 pages, il conte avec spontanéité son voyage, dans un langage imagé, fleuri et enchanteur : regard d’un Africain sur la France, regard d’un homme admiratif de la culture française et fier de son africanité, regard d’un « Négre de race violette » sur les Blancs. Anecdotes, découvertes, émotions, émerveillements : on va de la lecture d’un article sur « Gauguin, Paul » dans la revue UTA dans l’avion à la rencontre avec Danielle Mitterrand et Jack Lang le soir du vernissage. Quelques notations savoureuses (« les artistes ne sont pas des ivrognes »), une expédition en Picardie pour ramener de la bouse de vache pour qu’une artiste sud-africaine dont il trouve l’accoutrement ridicule (Esther Mahlangu) puisse préparer la peinture de sa maison reconstituée à La Villette, avec son accompagnateur Pierre Salès, « mon fils Pierre » (son autre ange gardien est Christophe Domino), et un leitmotiv : » je n’ai pas de mesure du temps, je n’ai pas de montre ». C’est, comme le dit Jean-Hubert Martin dans sa préface, « un esprit libre et observateur cherchant à comprendre un monde en mutation à partir de sa propre culture ».

1ère page du livre et image sous le rabat

Le livre ne comprend malheureusement que deux cartes de Bruly Bouabré, une carte de visite de 2005 assez banale et, plus intéressante, « La Brasserie Lipp dans l’oeil de Paris » de 1993, mais la surcouverture en plastique violet qu’on craint de déchirer rend leur vue malaisée. J’ignore s’il réalisa des dessins lors de son séjour parisien, celui de Lipp datant apparemment d’un autre voyage quatre ans plus tard. Mais, comme il le dit dans la citation du titre, prononcée lors d’un diner de vernissage des Magiciens de la Terre, c’est sans doute à ce moment-là qu’il se vit passer du statut d’écrivain à celui d’artiste. Après avoir été écrivain, non pas littéraire, mais en correspondance commerciale et comptabilité, commis aux écritures, comme il le dit avec humour, son écriture se développa après la révélation divine qu’il eut le 11 mars 1948, par laquelle il devint Cheikh Nadro, le révélateur; sa tâche principale fut alors de créér un alphabet bété, inventant 448 signes symboliques, géométriques, syllabiques, capables de retranscrire toutes les langues du monde. « Notre but a été de créer une écriture plutôt qu’un dessin » écrit-il en 1957 à Théodore Monod, qui publia alors un article sur son alphabet et le fit entrer à l’Institut Français d’Afrique Noire. C’est ensuite Denis Escudier (son « frère » qu’il revoit à Paris avec émotion) qui publia son premier livre, On ne compte pas les étoiles, peu avant l’exposition. Mais ses dessins étaient inconnus avant les Magiciens de la Terre.

Pages 108 et 109 du catalogue Les Magiciens de la Terre, Centre Pompidou, 1989

Et en effet l’exposition de 1989 le fait découvrir en Europe comme artiste dessinateur (les hasards de l’alphabet le placent dans le catalogue entre la page blanche de stanley brouwn et un texte théorique de Daniel Buren, deux voisins aniconiques), et dès lors les expositions prestigieuses se succèderont, l’inscrivant aussitôt dans le panorama de l’art contemporain, une découverte soudaine et fulgurante qui rappelle certains phénomènes de l’art brut (Tichy connut un peu cela aussi). Ses dessins sur des cartes volantes, qui se comptent par milliers, constituent une encyclopédie sauvage, une connaissance du monde. Le plus souvent, la légende en français en majuscules s’inscrit tout autour du dessin, obligeant à une vision plurielle, à une manipulation de retournement pour pouvoir à la fois appréhender l’image et lire le texte dont la fin rejoint le début comme un ouroboros incitant à recommencer. Cette encyclopedia povera, plus proche de Wikipedia que de Bouvard et Pécuchet, a une vocation universelle : elle est conçue par Bruly Bouabré comme un outil de rayonnement mondial, visant à promouvoir et magnifier une vision africaine du monde. Bruly Bouabré qui se définit, non comme Noir, mais comme « de race violette », est très sensible aux couleurs de peau; chacune ou presque des personnes citées dans ce livre est définie comme Blanc ou comme Noir, et ce dessin exposé aux Magiciens de la terre est très explicite « L’ordre généalogique / Adam, son fils, son petit-fils. Les races présentées : Noir, Albinos, Mulâtre », comme un pied-de-nez à la génétique et au racisme.

Livre reçu en service de presse

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